LA CHOSE VENUE D’UN ANCIEN MONDE

Cette chronique fait partie d’une série d’articles ayant pour thématique le personnage du général Zaroff. Vous pouvez retrouver la totalité des articles sur la page dédiée.

A New-York, l’équipage du Karaboudjan est massacré. Le district attorney John F.-X Markham est chargé de l’affaire. Pour l’aider, il essaye de joindre Lamont Cranston, mais c’est un autre personnage, tout aussi énigmatique, qui va lui proposer sont aide : le comte Zaroff…

La chose d’un ancien monde est un texte à double contrainte. Elle fait partie d’une série d’anthologie Les compagnons de l’ombre. On y croise les héros et les vilains de la culture populaire qui ont bercé notre enfance. Xavier Mauméjean s’est plié à la contrainte, mais il en a ajouté une seconde. Cette nouvelle est un hommage à l’Âge d’Or. Quand on lui demande lequel, il répond qu’il est question de l’Âge d’Or de l’imaginaire, aussi bien littéraire que cinématographique.
Le récit se découpe en deux parties distinctes. La première est une enquête, alors que la seconde est une traque, une chasse. Xavier Mauméjean est un spécialiste pour glisser des anecdotes réelles. Dans ce récit, nous pourrons en distinguer deux. Nous sommes dans les années 30. Apparemment, avant 1934, puisque Robert Moses n’a pas remis à neuf Central Park et que le smoking blanc vient d’être toléré dans les clubs new-yorkais. C’est cette ambiance réel/irréel qui marque l’histoire. Pour mieux marquer le jeu temporel du récit, Xavier Mauméjean glisse des indices. La chose du titre vient d’une expédition qui s’est terminée, le capitaine Haddock n’a pas encore rencontré Tintin et Zaroff n’a pas acheté son île. C’est d’ailleurs le personnage de Zaroff qui a toute son importance ici. Dans cette préquelle au Jeu le plus dangereux, on le trouve toujours aussi beau, esthète, cherchant à combler son ennui, mais, il n’est pas aussi maître de lui que dans les autres récits où il apparaît. L’auteur souligne que Zaroff éprouve  » de l’appréhension qui le faisait délirer ». Ce sont quelques mots qui changent un personnage. Quant aux autres personnages, ils sont dans un ton « serial/pulp » : le flic irlandais qui apprécie l’alcool, la femme séduisante qui a des répliques savoureuses, le procureur fatigué par les procédures et qui demande de l’aide d’un « vigilante ».
Là où le récit ne pourrait être qu’une suite de références, Xavier Mauméjean imbrique les personnages venant d’univers différents pour former un puzzle, comme seul New-York peut en comporter. On apprendra pourquoi le capitaine Haddock est devenu alcoolique, qui vend l’ïle au comte Zaroff, ou la relation entre Margo et Lois Lane. Si l’auteur nous donne les références à la fin du texte, d’autres plus anecdotiques, sont passées sous silence. Au lecteur attentif, de retrouver les œuvres, littéraires ou cinématographiques. Une véritable recherche de madeleine de Proust

La chose d’un ancien monde est une nouvelle qui mêle plusieurs ambiances, plusieurs références. Astucieusement arrangés, ces univers sont liés par l’ingéniosité et la connaissance de Xavier Mauméjean. Il en fait un récit cohérent qui permet au lecteur de se dire : « Et si ? »

LA CHOSE VENUE D’UN ANCIEN MONDE
AUTEUR : XAVIER MAUMEJEAN
LES COMPAGNONS DE L’OMBRE T4
DIRECTION D’ANTHOLOGIE : JEAN-MARC LOFFICIER
COLLECTION : RIVIERE BLANCHE
EDITIONS : BLACK COAT PRESS

NOIR DUO

Une science-fiction fromagère, une source tarie, des mythes égyptiens, la naissance, la maladie, choisir… Le Noir Duo, à travers seize nouvelles, parle de tous les thèmes, mais attention, ils n’en parlent pas n’importe comment ! Ils ont choisi les littératures de l’imaginaire comme terrain de jeu.

Le Noir Duo, ce sont deux personnes très différentes : Sylvie Miller et Philippe Ward. Ils écrivent séparément, ensemble ou sous un pseudonyme commun. Ne vous fiez pas à la symbolique du noir, ils n’écrivent pas que du drame. Commencer par ce recueil, c’est s’apercevoir qu’ils ne font rien comme tout le monde !
Franchement, qui aurait l’idée de faire appels aux amis pour écrire, non pas la préface, mais les préfaces ! C’est donc un appel aux 113 (rien à voir avec le groupe de rap, ni avec le groupe d’associations contre la modification de loi de 1905). 113 préfaces qui donnent déjà le ton : poèmes, pastiches, dénonciations (factices), etc. Des textes écrits par Jacques Baudou, Alain Damasio, Alain Le Bussy , Stéphanie Nicot ou Sylvie Miller (oui, une auto-préface ! ). En quelques pages, l’ambiance est donnée. Si les auteurs jouent avec le français, si les personnages créés sont « vivants », notre duo n’oublie pas de rire.
Les textes sont au carrefour des genres. Si les mythes et les légendes sont présentes, l’anticipation ou le fantastique ont tout à fait leur place. Qu’on soit dans le futur, dans une Egypte revisitée, ou au fin fond de l’Ariège, au centre de ces textes, il y a l’être humain et sa folie. Tour à tour tragique, comique, cruelle, chaque nouvelle nous montrent combien Sylvie Miller et Philippe Ward connaissent bien le genre humain, comment ils y réfléchissent, mais aussi comment leur imagination travaille. Chaque récit est précédé d’une présentation qui permet de comprendre le thème, l’ambiance. Les textes présents vont de 1998 à 2002 et certains sont primés comme le Prix Masterton ou le Prix Merlin. Pour ceux qui connaissent bien la production bicéphale de notre duo, on y voit les débuts de Jean-Philippe Lasser, devenu depuis détective des dieux aux éditions Critic.

Avec Noir Duo, la collection Rivière Blanche prouve encore une fois qu’ils n’ont pas à blêmir de leur cousinage avec Fleuve noir. On y lit des textes exigeants, mais abordables par tout le monde. Ce recueil permet de découvrir deux auteurs : Sylvie Miller et Philippe Ward, mais aussi de lire une autre facette de leurs créations, qu’il soit question de romans (Mascarades, Satinka) ou d’anthologies (Reines et Dragons, Dimensions New York). Pour fermer cette chronique, nous aurons trois mots : bras-coudes-genoux !

NOIR DUO
AUTEURS : SYLVIE MILLER-PHILIPPE WARD
COLLECTION : RIVIÈRE BLANCHE
EDITIONS : BLACK COAT PRESS

UNE ÎLE (ET QUART) SOUS LA LUNE ROUGE

Sur l’île, un endroit attire l’attention : les Deux-Roches. La légende raconte qu’on y aperçoit le reflet d’une lune rouge.

Ce livre est particulier. Il est le projet de fin d’études de Marielle Carosio, étudiante en Master 2 (lire son interview ici). De prime abord, c’est un bel objet. Une couverture souple avec rabat, une police d’écriture agréable et une belle illustration. Remerciements de l’auteur et mot de l’éditrice complètent l’ouvrage.
Anna Boulanger est l’illustratrice. Sa fresque représente l’île et les Deux-Roches. Pour son graphisme particulier, elle utilise un rotring, un stylo à pointe très fine. Quand on voit le nombre de points sur cette couverture, on peut se dire que le travail est phénoménal. Le résultat laisse béat d’admiration. C’est une magnifique illustration en noir et blanc qui définit parfaitement l’île.

Thomas Geha nous emmène sur une île presque déserte. Quelques rares pêcheurs, un café, un laboratoire, une maison d’hôtes sont les seuls signes de civilisation. Si il décrit l’ensemble de l’île, sa nature sauvage, son air marin, il ne dit pas grand chose des Deux-Roches, lieu pourtant essentiel à l’histoire. Au lecteur de s’imaginer l’endroit, brièvement brossé par l’auteur. Dès la couverture, on ressent quelque chose : un titre intriguant , une île tantôt paradisiaque, tantôt mystérieuse, des rares indices laissés par Thomas Geha donnent une ambiance qui semble fantastique, avant de bifurquer vers la science-fiction. L’intrigue, volontairement sinueuse, intègre plusieurs récits parfaitement imbriqués. Il faudra attendre les dernières pages pour comprendre la globalité de l’histoire. L’auteur, à la manière d’un puzzle, place ses pièces, déroute le lecteur (on adore çà). Il sera difficile de ne pas relire la novella pour bien comprendre la structure, saisir ce qui nous avait échappé.

Tout le monde ne pourra pas se procurer Une île (et quart) sous la lune rouge. C’est un projet d’études et si il a été mis en vente, son tirage est limité : 100 exemplaires. Les propriétaires seront ravis d’avoir un si bel objet. On souhaite que le Master de Marielle Carosio soit validé, quand on voit le travail effectué..

UNE ÎLE (ET QUART) SOUS LA LUNE ROUGE
AUTEUR : THOMAS GEHA
ILLUSTRATRICE : ANNA BOULANGER
DIRECTION D’OUVRAGE : MARIELLE CAROSIO
EDITIONS : TIMELAPSE
COLLECTION : NOVELLAPSE

LES DOSSIERS THEMIS T1 : LE SOMMEIL DES GEANTS

les-dossiers-Thémis-T1-le-sommeil

Aux quatre coins du globe, des pièces géantes sont trouvées. Assemblées, elles forment un robot, haut comme un immeuble de vingt étages. On cherche à savoir comment il fonctionne, on essaye de garder le secret et derrière tout çà, il y a une personne qui tire les ficelles. On ne sait pas qui elle est.

A lire ce résumé, on hésite entre dessins animés japonais tels que Goldorak, les récits où une officine du gouvernement américain tient le monde entre ses mains, sans oublier les films avec des robots géants. Vous auriez raison et tort à la fois. Le grand atout de Sylvain Neuvel, c’est de nous faire penser que nous allons vers tel ou tel genre alors qu’il nous emmène autre part. Avant qu’on s’en rende compte, nous avons fini le livre.
Ce qui a fait naître ce livre, c’est la construction d’un robot pour le fils de Sylvain Neuvel. l’enfant posait des questions sur la naissance du robot: où, comment, pourquoi, etc. Autour de ces questions, il a construit un récit plausible. Quand je dis plausible, c’est à dire que les données scientifiques, militaires, sociales sont exactes. Un auteur lambda aurait inventé des données, pas Sylvain Neuvel. Il est déjà difficile de ne pas être incrédule devant un robot, alors tout le reste sera aussi exact que possible.
Dès la première lecture, on est surpris par la construction. Les trois quart de l’histoire sont des dialogues. Si ces dialogues sont amenés dans l’ordre successif, tout n’est pas donné au lecteur. C’est en suivant les échanges avec les différentes personnes qu’il commence à construire les événements. Les différentes informations rassemblées permettent de montrer l’ampleur du projet, quelles sont les ramifications. Là où on s’attend au pénultième cabinet noir des Etats-Unis, Sylvain Neuvel met autre chose. Si à première vue, la mystérieuse personne qui dirige les opérations semble être « le méchant », l’auteur réussit à nous le rendre sympathique. Son caractère n’évolue pas, mais il va jusqu’au bout d’un raisonnement logique et au mépris du danger, il avance ses pions pour savoir ce qu’est le robot, comment le contrôler, etc.
Quand on a grandi avec Goldorak, X-Or, Spectreman, Robotech/Macross voire Bioman et ses déclinaisons, on attend avec impatience le prochain épisode pour que notre héros/robot se batte avec l’ennemi. Il se peut que derrière, il y ait un scénario plus subtil. Sylvain Neuvel joue avec cette madeleine de Proust pour nous offrir les coulisses de ces combats. Comment fonctionne un tel robot ? Quelles sont les conséquences si on trébuche ou si on appuie sur un bouton « au hasard » ? La logistique permet d’amener du personnel scientifique, militaire, etc. Qui devrait s’en tenir aux ordres, aux procédures. L’auteur n’oublie pas d’amener le grain de sable humain qui fait tout basculer. Quand on lit l’évolution des personnages, on se rend compte qu’ils ont besoin d’une ou plusieurs thérapies, mais les voir se « battre », chuter pour mieux remonter devient un véritable plaisir. Le robot ne combattra peut-être pas (lisez le livre), mais les dialogues sont des combats en soi. Chaque phrase est ciselée, c’est un vrai bonheur !

Avec Le Sommeil des Géants, on se laisse emmener par l’auteur. On n’a pas besoin d’apprécier les robots géants. Derrière ces montagnes de métal inconnu, il y a une confrontation femme et homme qui vaut tous les combats. Un premier livre réussi !

LES DOSSIERS THEMIS T1 : LE SOMMEIL DES GEANTS
AUTEUR : SYLVAIN NEUVEL
EDITIONS : LE LIVRE DE POCHE

RENCONTRE AVEC JOHN SCALZI

Une rencontre avec un auteur millionnaire, futur goûteur de kouign amann, qui réfléchit sur notre monde , sans oublier une part d’humour.

Vous avez écrit sur Internet avant d’être publié. Est-ce que ça a changé votre façon de construire le récit ?

Ça a eu peu d’influence sur mon écriture. Par contre, ce qui m’a influencé, c’est que j’étais auparavant critique de film. Pendant plusieurs années j’ai regarder 200 à 300 films par an. Tout ce qui est construction du récit, dialogues, etc., je l’ai appris en étudiant les films. En tant que critique, je devais comprendre comment ça fonctionnait. Si vous lisez Le Vieil Homme et la Guerre, vous verrez que c’est écrit en trois actes, exactement comme aurait pu l’être un film.

Vous avez écrit sur Internet, avant d’écrire des versions audio, puis d’être publié. Peut-on vous considérer comme un méta-auteur ?

Puisque vous avez posé la question, vous savez que j’en suis un. Ce qui est intéressant avec Internet, c’est que beaucoup de personnes ont adopté des approches différentes pour essayer de se faire publier. Certaines essayent d’imiter celles que j’ai choisies durant les années 90 jusqu’au début des années 2000. Avec le recul, d’autres écrivains et moi-même avons l’impression d’avoir ouvert la voie. Ce que nous avons fait, d’autres peuvent dorénavant s’appuyer dessus pour le faire de manière professionnelle. Donc, toutes ces personnes me doivent de l’argent. (rires)

On peut donc vous considérer comme un proto-meta-auteur ?

Tout à fait ! Je vais écrire ça sur ma carte de visite ! (rires)

Je vous vois comme un paradoxe. Sur internet, vous êtes un écrivain avec une ligne de conduite, vous êtes droit, alors que de l’autre, vous vous vendez très bien. Est-ce compatible l’un avec l’autre ou est-ce ma vision européenne de l’auteur ?

Les deux sont vrais. Je suis un écrivain américain et, pour avoir du succès, il faut vendre ce qu’on fait, il faut faire de soi-même un produit rentable. Alors oui je suis écrivain, mais j’ai aussi un talent pour le marketing. J’apprécie de me montrer en public. Mon éditeur aime ça parce que je suis un bon client en tournée. Ça veut dire aussi que je peux me permettre toutes ces activités, je peux les assurer sans avoir besoin d’un autre emploi.

J’ai l’impression que vous expérimentez beaucoup lors de vos publications. Est-ce un challenge que vous vous faites à moins que vous ne soyez une brute de travail ?

Dans chaque roman, je me lance un nouveau défi pour faire quelque chose de différent. C’est important d’élargir ma boîte à outils d’écrivain, d’avoir de nouvelle capacités. Il faut dire aussi que je m’ennuie très vite.

Vous avez reçu le prix Hugo pour Your Hate Mail Will Be Graded. Est-ce que votre rétrospective du mois dernier cherchait à remporter le même prix ?

Non ! Cette rétrospective consistait en la republication d’une série d’articles à l’occasion des 20 ans de mon blog « Whatever ». J’ai fait ça pour savoir comment je réagirais face à l’évolution des thèmes abordés avec 20 ans de plus. La meilleure façon de me rendre compte de mon point de vue actuel sur une question, c’est d’écrire dessus. Tant que je n’ai pas écrit dessus, je ne m’en rends pas compte. Ça m’a permis d’analyser tout ce que j’ai pu écrire pendant 20 ans. 20 ans d’écriture sur un blog… ça fait beaucoup !

Que vous établissiez les règles d’un jeu meurtrier (l’hilketa) ou que vous répondiez aux questions d’enrôlement dans Le Vieil Homme et La Guerre, les réponses sont claires et étudiées de près. Pourquoi ne pas faire plus simple ?

C’est que je disais tout à l’heure. Pour réfléchir, j’ai besoin d’écrire. Ensuite, quand une personne se pose une question sur mon univers, j’ai envie d’y répondre, non seulement pour le lecteur, mais aussi pour moi. Ça m’aide à écrire mes histoires. Pour ce qui est des personnages transgenres dans Le Vieil Homme et La Guerre, je n’y ai pas vraiment réfléchi en écrivant ce roman. En revanche, c’était intéressant d’introduire ce thème dans les livres suivants en faisant en sorte que ça s’insère bien dans l’univers. Maintenant, je réfléchis à cette question et je continue de la développer.

Au fil des années, votre humour s’est assagi, affiné, est-ce un gain de maturité ?

Mon humour n’a pas évolué, mais j’ai d’avantage confiance en mon lectorat. Avec le temps, ma sensibilité à évolué mais il y a aussi mes lecteurs. Ils sont habitués à mon humour, donc je n’ai pas besoin d’insister dessus. Le lecteur peut sentir l’humour dans le contexte.

Vous avez signé un contrat de 2 millions de dollars pour 13 livres en 10 ans. Est-ce que les droits d’auteurs y sont liés ?

Non, j’ai gardé tous les droits annexes (audio, cinéma). Le contrat porte uniquement sur les textes imprimés. Je dis toujours à mes confrères écrivains de garder leurs droits, de ne jamais les céder. C’est toujours à l’écrivain de garder la main dessus. Je ne céderais mes droits pour rien au monde.

Vous avez écrit « Dans cet univers, séduire un homme hétérosexuel est la plus facile des difficultés », Vous avez une politique anti-harcèlement dans les événements où vous êtes présent, vous avez donné de l’argent lorsqu’un « troll » était sur votre blog. Peut-on vous considérer comme militant ? (1)

Je ne me vois pas comme un militant, je ne le mérite pas. En tant qu’homme blanc hétéro, je n’ai pas cette légitimité. Par contre, j’ai la liberté et le droit de m’exprimer sur les questions politiques, de société, etc. Quand je le fais dans le milieu de la science-fiction ou ailleurs, que quelqu’un comme moi exprime ces idées, ça a du poids. Si je ne le faisais pas, j’aurais honte. Tant que j’aurai un micro, je m’en servirai pour m’exprimer sur des sujets comme l’art, ma communauté, ce qui ne fonctionne pas, etc. Ça ne m’empêche pas de dire parfois des bêtises et il est alors normal qu’on me le reproche. Ce n’est pas de commettre une erreur qui est grave, mais de la reproduire.

En France, on considère l’Artiste avec un grand A. Quelle votre vision de l’auteur ? Quelle est celle des Etats-Unis ?

Hum. Ça dépend du genre d’écrivain que vous êtes. Les auteurs de fiction littéraire ont droit à leur majuscule, mais pas les auteurs de littérature de genre. Moi, ça me convient. On peut mettre une minuscule à artiste ou à écrivain, je me fiche pas mal de ce que pensent les autres. De plus, c’est le genre qui a fait ma fortune ! J’ai signé un contrat de plusieurs millions. Aux Etats-Unis, l’argent ne se cache pas…. Je ne suis pas un Artiste avec un grand A mais ce contrat a permis de payer ma maison, de mettre à l’abri du besoin.

Le succès est au rendez-vous quand on parle de science-fiction dans les films, les séries et les jeux vidéos. Est-ce qu’on rencontre le même engouement en littérature aux Etats-Unis ? Ce n’est hélas pas le cas en France.

Le problème est le même dans mon pays. Se montrer avec un livre de science-fiction, c’est toujours stigmatisé aux Etats-Unis. Une partie de la solution consiste à imprimer des couvertures qui ressemblent moins à des livres de science-fiction. Heureusement l’essor de la culture geek est tel que je peux me permettre d’avoir des couvertures très référencées science-fiction et d’être dans la liste des best-sellers. Vive les geeks !

Avez-vous enfin trouvé un smartphone qui vous convienne ?

(Le montrant) Mon précieux ! J’ai un pixel 3 maintenant et je l’apprécie énormément. Quand j’ai débuté ma tournée, mon ancien téléphone s’est arrêté. J’étais embêté car toute ma vie était dedans. Ce modèle me permet de faire de très belles photos et j’en prends autant qu’avec mon appareil photo. J’aime aussi sa couleur, c’est un ton chair qui me va bien au teint. (rires)

Vous avez un goût particulier avec la nourriture : Coca-Cola zéro, burrito, tarte schadenfreude, etc. Mais avez-vous essayé le kouign-amann ?

J’en ai entendu parler et j’ai très envie d’essayer. Vous le savez, j’adore le sucre, les sucreries, ainsi que le beurre. C’est une pâtisserie qui a été faite pour moi !

Vous participez à des débats pendant les Utopiales, allez-vous utiliser le naqmoac ?

Aux Etats-Unis, pendant la séance de questions du public, on a toujours une personne qui se lève et qui dit (prenant la voix des muppets) « C’est plus un commentaire qu’une question ». Ça dure cinq minutes et ça n’apporte rien. Donc, quand je suis le modérateur, je fais une annonce du genre : « Les intervenants vont parler pendant 40 minutes, ensuite vous pourrez poser des questions. Vos questions devront se présenter sous la forme d’une question, elles ne devront pas être en plusieurs parties et elles ne devront pas être plus longues qu’un tweet ». Si je procède ainsi, c’est pour qu’il y ait le plus de questions possible. Si on pose ces règles dès le début de la conférence on peut dire à celui qui ne les respecte pas : « Non, passons à la question suivante ». Ce procédé, je l’ai surnommé « Naqmoac » (« Not a question, more of a commentary »). Comme je ne serai pas modérateur pendant les Utopiales, je n’y aurai pas recours.

Merci à John Scalzi pour avoir répondu à des questions inhabituelles avec gentillesse et humour, ainsi qu’à Mikael Cabon pour son aide précieuse.

(1) Voir l’article d’Actualitté à ce sujet

Vous pouvez suivre John Scalzi sur son blog

MIR : REVUES DE SFFF

mir

Un mercredi par mois, la librairie Critic nous donne rendez-vous au bar L’Heure du Jeu, pour les Mercredis de l’Imaginaire Rennais (MIR).

Pour ce MIR de novembre, la librairie Critic mettait en avant les revues de science-fiction. Un programme dense et intéressant qui parlait aussi bien des fanzines d’autrefois que de la dernière revue créée par des rennais : Anticipation. Pour parler de celle-ci, Marcus Dupont-Besnard était présent.

Anticipation, c’est une revue d’enquête journalistique qui paraît tous les 6 mois. Sur 120 pages, on confronte science et science-fiction. On y croise articles et interviews. Chaque numéro comporte une nouvelle. La revue permet de lire des articles de scientifiques, d’auteurs, de politologues, de médecins etc. Le but étant d’avoir plusieurs points de vues pour montrer un futur possible. Les responsables d’Anticipation veulent, à chaque fois, aborder un thème de manière journalistique, mais de manière neutre.

Pour la création de la revue, Marcus raconte qu’entre l’idée et la mise en forme, il s’est passé six mois (de juin à octobre 2017). Il faut rajouter six mois de plus pour la première parution. Anticipation est une revue qui peut se trouver dans toutes les librairies, aux côtés de XXI ou La Revue Dessinée. Si elle utilise la science-fiction, ce n’est pas un hasard. La production des actuelles séries télévisuelles explorent la science-fiction, mais c’est surtout un outil de divertissement.
La science-fiction provoque l’avenir. On ne compte plus les outils technologiques de Star Trek qui sont devenus habituels. Les besoins de la fiction décrivent des futurs possibles, mais la science-fiction est un outil contre les dérives. Elle permet d’alerter.

Anticipation ne se veut pas une revue spécialisée. A travers elle, c’est montrer que la science-fiction est un moyen d’enquêter comme un autre. Elle veut aller au-delà du genre et proposer une culture généraliste. Ainsi, les lecteurs vont pouvoir découvrir la science-fiction. Chaque numéro sera une enquête complète et réfléchie. Le deuxième numéro sera consacré à la vie dans l’espace (Comment y aller ? Comment y vivre ? Comment se présente une planète ou un vaisseau spatial ? Si la revue était auto-éditée jusqu’à aujourd’hui, Anticipation vient d’être reprise par un éditeur. Pour des raisons de confidentialité, nous n’en saurons pas plus. Avec cette reprise, Anticipation sera mieux connue et diffusée.

Le premier numéro s’interrogeait sur le transhumanisme. C’est un mouvement scientifique, social voire culturel qui entend augmenter l’être humain par la science. On va utiliser pour celà des prothèses, des interfaces connectées. A la fin, on fera naître une autre forme d’être vivant. La silicon Valley, les GAFA (acronyme des géants d’Internet) ou Elon Munsk s’intéressent de très près à cette transformation sociale. Le transhumanisme anime notre civilisation et il y a un enjeu politique majeur. On s’aperçoit rapidement qu’il y a plusieurs courants transhumanistes. Dans la science-fiction, on peut lire deux ouvrages qui montrent l’origine du transhumanisme : Cyborg (Martin Cadin) dont l’adaptation donnera L’Homme qui Valait Trois Milliards et Accelerando de Charles Stross. On y trouve aussi un entretien avec Raphaël Granier de Cassagnac. Cet auteur pose des questions philosophales. Il apporte une vision entre science et science-fiction.

Comme il est question de transhumanisme et que ce mouvement pose débat, la présentation de la revue s’est plusieurs fois vue détournée par une discussion sur le mouvement. Des échanges courtois, posés, avec des exemples sources.

La deuxième partie de cette soirée était consacrée aux revues de science-fiction. Christophe « Sneed » Duchet et Xavier Dollo ont alternativement pris la parole pour les présenter. Ils ont fait une différence entre un fanzine et une revue. Le premier est généralement fait par des amateurs qui produisent à petit tirage, généralement photocopié. Il est très prolifique en France. La seconde devient plus professionnelle. Cela n’empêche pas qu’elles ont du mal à exister en kiosque ou en librairie. Ce qui permet à une revue de survivre, ce sont les abonnements. Christophe et Xavier rappellent que beaucoup d’auteurs ont commencé avec le fanzinat. Christophe donne son exemple. Il a commencé avec la revue Est-ce-F ? . Repéré par la revue Khimaira, il a rencontré André-François Ruaud avant d’entrer dans Fiction. Depuis, il a collaboré à plusieurs revues ou anthologies.

Voici un panel des revues présentées :

Fiction a existé entre 1953 et 1990. Elle avait une grande ouverture éditoriale. On a pu y lire de la science-fiction politique ou le premier épisode de La Tour Sombre. Beaucoup d’auteurs français y ont participé.
Née au milieu des années 90, Galaxies s’est fait remarquer par ses dossiers thématiques. Si elle s’est arrêtée au numéro 42, on peut souligner qu’elle était professionnelle et que nombres de personnalités de l’imaginaire ont collaboré à cette revue : Stéphanie Nicot, Jean-Daniel Brèque, Tom Clegg ou Lionel Davoust pour ne citer que ceux-là.
Lionel Davoust, a été le rédacteur en chef d’Asphodale. Cette revue défendait la fantasy. Malgré son peu de numéros (5) et le fait qu’elle ait disparue, elle reste encore une référence du genre. Quant à Lionel Davoust, il est devenu une figure de l’imaginaire français.
Bifrost est une revue qui existe encore. On doit retenir ses dossiers sur les auteurs (Ceux préparés par Richard Comballot sont magnifiques soulignent les intervenants) ainsi que les numéros special nouvelles.
Show Effroi n’a duré que trois numéros, mais son équipe a fondé ensuite la revue Ténèbres. On y a vu les début de Jean-Daniel Brèque (traducteur). On a pu y lire les premiers textes de Sylvie Miller et Philippe Ward ou encore neil Gaiman.
Yellow Submarine est une revue apériodique dirigé par André-François Ruaud.
Les éditions Denoël ont édité la revue Science-Fiction. Chaque numéro comportait un dossier sur des auteurs ou une thématique.
Le Novelliste édite des textes qui méritent d’être redécouverts, sans oublier de publier des auteurs plus récents.
Carbone est une revue qui ne se consacre pas qu’à la science-fiction, mais ses dossiers sont aussi trans-média (une partie de ses articles sont en ligne).
Angle Mort a vécu le temps de 12 numéros. Elle présentait des articles et des nouvelles, sous forme électronique.
Res Futurae est une revue d’études de la science-fiction sous toutes ses formes. Elle est dirigée par Irène Langler et Simon Bréand.

Cette deuxième partie était aussi dense. Xavier et Christophe ont montré une partie des revues qui existaient. Il était dommage de manquer de temps. On n’a pu que les présenter superficiellement. Le peu qu’ils ont évoqué démontrait la richesse des revues et des fanzines des littératures de l’imaginaire en France.

Cantonné à l’étage de L’Heure du Jeu, le public était si nombreux que l’on pouvait difficilement servir nos boissons. Quant à parler, les intervenants ont du prendre un micro. C’était un beau succès !

LA PLANETE INTERDITE

Alors qu’il effectue son premier voyage spatial, Styxx se réveille de son sommeil artificiel. Bizarrement, il est le seul de son unité à être réveillé. L’ordinateur de bord répète que sa trajectoire est incorrecte et que la planète en vue est interdite. Pourtant, tout est fait pour que Styxx s’y rende. Pourquoi ?

« L’histoire est écrite par les vainqueurs ». Cette citation de Robert Brasillach représente tout à fait le récit de La planète interdite et de son personnage Styxx. En une quarantaine de pages, on suit la vie de Styxx, un jeune homme différent des autres. Pour réaliser son rêve, il doit s’intégrer, obéir aveuglément, subir le racisme, pour la glorieuse civilisation des alphas.
Les histoires de futurs des éditions Syros sont à chaque fois de vraies surprises. Le jeune lecteur peut découvrir de la science-fiction, mais aussi une lecture qui le fera réfléchir. Ici, Yves Grevet a retenu plusieurs éléments : la différence et l’histoire des civilisations. A travers ces deux thèmes, il naît une troisième thématique, autrement plus sournoise : la manipulation. Qu’est-ce-que l’histoire ? Que nous raconte-t-elle et comment un gouvernement peut changer un récit pour bénéficier des événements ? Avec des mots simples, Yves Grevet invite le jeune lecteur à réfléchir, à ne pas obéir bêtement. La quarantaine de pages sont un modèle de concision tout en donnant suffisamment de poids aux personnages. Si le récit dénonce les manipulations historiques, le racisme, il démontre aussi qu’un « vivre ensemble » est possible.

Quand on a la chance de lire un auteur talentueux dans une somptueuse collection, le plaisir est immense. C’est le cas avec La planète interdite. Yves Grevet n’est plus à présenter. Qu’il soit question de Méto, de U4 ou de L’Ecole est finie, ses récits n’en finissent pas de nous faire réfléchir et voyager.

LA PLANETE INTERDITE
AUTEUR : YVES GREVET
COLLECTION : MINI SYROS SOON
EDITIONS : SYROS