L’HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI-LES CARNETS RETROUVES

Daniel Dravot et Peachey Carnehan se sont mis en tête de quitter l’Inde. Les deux aventuriers veulent devenir rois du Kafiristan. Un illustrateur, Armel Gaulme, accompagne le fabuleux périple. Ces croquis apportent une nouvelle dimension au récit.

La nouvelle de Rudyard Kipling est connue, mais moins que son adaptation cinématographique. Filmée par John Huston, interprétées par Sean Connery (Daniel Dravot), Michael Caine (Peachey Carnehan) et Christopher Plummer (Rudyard Kipling), cette fresque est tout simplement magistrale. Le livre des éditions Caurette nous en apporte une autre facette.
Le récit est scindé en deux parties. La première comme une mise en bouche présente les personnages que sont les aventuriers et leur projet. Le deuxième est un témoignage de Peachey Carnehan. Un témoignage singulier puisqu’il est raconté sous forme narrative et Peachey, devenu fou, le fait soit à la première, soit à la troisième personne. Un style qui pourrait perdre le lecteur, mais en fait, il n’en est rien. Rudyard Kipling nous montre tout à la fois l’exotisme de l’Inde, son climat, mais aussi sa lourdeur administrative (alors colonie britannique), sans oublier le racisme du narrateur envers les indigènes. A l’opposé, on suit Daniel Dravot qui devient peu à peu fou de son propre pouvoir. En un cours texte, nous avons les deux faces d’un gouvernement. Celui, déjà établi par un empire Britannique, l’autre, en devenir, qui est entre les mains de deux aventuriers, deux escrocs, qui le savent eux-mêmes. Le ton, le style font penser à un documentaire. Lorsqu’on lit la nouvelle, on voit le Kafiristan, on sent la poisseur de l’Inde et on suit avec avidité l’élévation puis la chute de Daniel et Peachey. N’oublions pas toute la part maçonnique qui est présente dans le livre. Rudyard Kipling faisait partie d’une loge et sa nouvelle montre plusieurs éléments maçonnique : le rouge de la barbe de Daniel Dravot, le tablier, le fait de parler des francs-maçons aussi.
La présente édition ajoute une part de réel, dans cette oeuvre (fictive?). Armel Gaulme a retrouvé dans son grenier le carnet d’un aïeul qui se prénommait comme lui. Le carnet suit les aventures de Daniel Dravot et Peachey Carnehan, mais il ajoute Rudyard Kipling comme témoin ! Le narrateur de la nouvelle serait donc l’auteur lui-même. Un Daguerréotype en quatrième de couverture tend à prouver la véracité des illustrations. L’homme qui voulut être roi serait donc un témoignage ?
Les dessins ne sont pas que des croquis tracés à la va-vite ! Ce sont des crayonnés détaillés; quand je dis détaillé, c’est que chaque paysage, chaque personnage ou objet est minutieusement retranscrit, voire découpé. Comment ça fonctionne, comment les personnages s’habillent, quel est l’intérieur… Armel Gaulme donne une vision du témoignage de Peachey Carnehan qui permet de toucher cet univers qui n’est plus. Ça ne pourrait être que du crayon, mais c’est bien plus avec les jeux de lumières, la précision du trait et en même temps, ce remplissage qui serait presque brouillon.
Pour ajouter au côté réel/irréel, nous avons les témoignages de Jean-Christophe Caurette, Armel Gaulme ainsi que celui d’Erik Lhomme. Ce dernier avait été au Kafiristan, il y a quelques années pour un « chasse » au Yéti !
La police utilisée est très agréable. Renseignement pris auprès du graphiste (Philippe Poirier ndlr), c’est celle de Mrs Eaves. L’ensemble est agréablement espacé et permet de « souffler » entre les mots. A l’opposé, l’écriture manuscrite d’Armel Gaulme est resserrée, minuscule, difficilement lisible. C’est la seule chose à reprocher sur cette édition. Les illustrations, quoique magnifiques sont imprimées sur fond perdu. En étant agrandies, elles auraient gagnées en lisibilité. C’est un infime détail sur une édition de qualité.

L’Homme qui voulut être roi-les carnets retrouvés permet de toucher au plus près l’Inde du XIXe siècle ainsi que le Kafiristan. Le texte de Kipling, associé aux illustrations de Gaulme ainsi que les textes explicatifs, permettent aux lecteurs de se questionner : est-ce vrai ?

L’HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI-LES CARNETS RETROUVES
AUTEUR : RUDYARD KIPLING
ILLUSTRATIONS : ARMEL GAULME
EDITIONS : CAURETTE

NEW TEEN TITANS T1

Robin, le jeune prodige, fait un cauchemar récurrent. Il combat aux côté d’autres super-héros. Il en connait certains, mais d’autres lui sont inconnus. Ce n’est pas un cauchemar, mais un rêve prémonitoire envoyé par l’un des inconnus : Raven. La Terre va devoir affronter une menace d’une autre dimension : son père, Trigon !

Dans les années 80, si le titre X-Men est en tête des ventes, un nouveau titre le talonne : New Teen Titans (les Jeunes T. en français). La cause tient en trois points : Une bonne écriture, un dessin soigné et un éditeur qui prend le temps de faire connaître le titre. Quand il écrit les aventures de ses personnages, Marv Wolfman s’identifie à eux, il veut les rendre réels. Si nos jeunes super-héros ont des capacités hors-normes, ils ont aussi des problèmes plus commun. Kid Flash se demande s’il doit être étudiant ou super-héros, Starfire, ancienne esclave, est exilée sur Terre, Cyborg ne supporte pas son corps robotisé. Des problèmes ordinaires qui permettent aux lecteurs de ressentir des émotions face à des créations de papier. Pour contrebalancer ses attentes (trop?) humaines, le scénariste va plonger ses jeunes héros dans des aventures palpitantes. La Terre est menacée par un démon inter-dimensionnel, qui est aussi le père d’un des membres, rien que çà… Les titans, parents des dieux grecs vont se réveiller, des êtres surpuissants vont s’accaparer le quartier général des super-héros… On découvre aussi des personnages complexes, comme Deathstroke, un mercenaire qui accepte de prendre le contrat de son fils, après que celui-ci fut tué. Au fil des 400 pages, on découvre que les motivations des personnages ne sont pas si simples. Si les combats sont présents, l’humour l’est aussi à travers les dialogues. La dénomination de titan n’est pas anodine. Ces jeunes super-héros ne veulent plus être les acolytes de leurs aînés. Ils ont des capacités, du caractère et s’avère autonomes. La série est une rébellion contre le monde des adultes !
Si on est un lecteur de comics, le nom de George Perez n’est pas inconnu : Wonder Woman, Futur Imparfait ou Crisis on Infinite Earths font parties de ces séries indémodables. C’est avec les New Teen Titans qu’il devint connu. Son approche graphique est des plus réalistes, il met en valeur ses personnages et il a du talent pour le cadrage de ses planches. C’est du grand art !

Il y a 13 ans, les éditions Panini reprenaient en deux volumes (un par année) les archives DC consacrées aux titans. Urban Comics a retravaillé le matériel : compilation des volumes, changement de papier, etc. Seule question : pourquoi avoir changé la traduction ? Celle de Jean-Marc Lainé semblait convenir. La nouvelle, d’Edmond Tourriol, semble couler de source aussi. Nous n’avons pas les données nécessaires pour affirmer si l’une ou l’autre est la meilleure. Elles sont toutes les deux différentes !

Un scénario qui fonctionne toujours, quarante ans après, un dessin magnifiquement expressif et une réédition de choix. Autant de bonnes raisons de prendre cette intégrale des New Teens Titans ! Pour ceux qui ont peur de manquer de lecture, le deuxième tome arrive en décembre !

NEW TEEN TITANS : T1
AUTEUR : MARV WOLFMAN
DESSINATEUR : GEORGE PEREZ
COLLECTION : DC ESSENTIELS
EDITIONS : URBAN COMICS

LE PHARE AU CORBEAU

Agathe et Isaïah sont un duo d’exorcistes. Elle voit les fantômes et lui les conjure. Leur prochaine enquête les emmène en Bretagne. Apparemment, une affaire vite réglée, mais dès le début rien ne se passe comme prévu. Une malédiction semble peser sur le phare et le domaine de Ker ar Bran, l’hostilité des locaux n’aide pas. Quant à Agathe, elle est chamboulée par cette affaire…

Le Phare au corbeau pourrait être une simple histoire de maison hantée. Le talent de conteuse de Rozenn Illiano suffirait à nous transporter. L’autrice ne se contente pas de raconter une histoire, elle mélange plusieurs genres littéraires pour nous immerger dans son univers. Au récit de maison hantée, on ajoute une intrigue à tiroir, du whodunit, mais aussi du roman d’apprentissage. Ça pourrait être un désordre complet, mais l’autrice réussit à tout mélanger sans qu’apparaisse aucune scorie. La lecture, bien que dense, est très accessible, grâce à plan scénaristique qui rappelle les meilleurs films ou séries. Quand on pense que le livre a été écrit en un mois !
Si l’intrigue principale est racontée par la voix d’Agathe, deux autres récits s’entrecroisent. On apprendra qu’en 1839, un naufrage affecte les habitants de Landrez. Près d’un siècle plus tard, Théophile de Saint-Amand achète la propriété de Ker ar Bran, pour y couler une douce retraite. Ce n’est pas donc une mais trois histoires qui construisent l’univers du phare au corbeau. Trois époques différentes avec ses us et coutumes, ses personnages, etc. Si le duo d’Agathe et Isaïah sont les deux faces d’une même pièce (elle a des pouvoirs, il n’en a pas. Il est sûr de lui, elle est peu sûre d’elle, etc.) si ils sont bien dessinés, les autres personnages ne sont pas en reste. L’autrice a un talent pour faire vivre en quelques mots ses caractères. Certains vont croire aux légendes du domaine, d’autres non, mais chacun, à sa manière, va devenir un suspect potentiel.
Si l’ambiance se veut fantastique, si la chair de poule n’est jamais loin d’être atteinte, le but de l’autrice n’est pas de nous faire peur. Tel un conte raconté au feu de cheminée, l’histoire dégage des leçons, des questions que le lecteur se posera. Dans son roman, Rozenn Illiano montre que le fait d’être différent suppose l’acceptation de l’autre, mais aussi de soi-même. A travers ce récit, on se rend compte que ce sont ceux qui prônent l’acceptation de la différence, qui la refusent, alors que d’autres s’en servent. Trouver des personnes qui vous acceptent comme vous êtes n’est pas une chose aisée. Elle dénonce aussi la condition féminine au XIXème siècle, les esprits fermés.

Le Phare au corbeau est un magnifique conte philosophique où plane l’ombre des légendes bretonnes. Chaque lecteur, qu’il soit amoureux de la Bretagne, du récit policier ou de l’ambiance fantastique pourra y trouver son compte. Rozenn Illiano est une autrice à suivre. On remercie les éditions Critic de nous l’avoir fait découvrir.

LE PHARE AU CORBEAU
AUTRICE : ROZENN ILLIANO
COLLECTION : FANTASY
EDITIONS : CRITIC

LE PHARE AU CORBEAU : LA SOIRÉE

Le 10 septembre dernier, Rozenn Illiano rencontrait ses lecteurs à L’Heure du jeu. Si Le Phare au corbeau est son premier roman à compte d’auteur, elle a déjà édité une dizaine de romans, des albums illustrés, en auto-édition. Quand elle a commencé, elle créait des bijoux, elle illustrait… Petit à petit, seule l’écriture est restée. Elle a commencé par des nouvelles, avant de passer progressivement au roman. Actuellement, elle n’écrit que çà. Si le genre diffère (urban fantasy, vampirisme, etc.), la plupart de ses histoires sont reliées vers une fin, une apocalypse qui aura lieu le 18 janvier 2016. Pour se retrouver dans les différents récits, elle utilise le logiciel Aon Timeline..
Au quotidien, elle écrit 4 à 5 heures par jour. Généralement, elle a envie de traiter un sujet qui lui tient à cœur, ou une chronologie en particulier. Quand elle a une idée, il y une phase intense de documentation. Pour Le Phare au corbeau, ce fut 15 jours avant de pouvoir écrire. Ce livre a été écrit en un mois. C’est le cas de la plupart de ses écrits. Si elle ne suit pas le Nanowrimo (1), elle en suit le principe. Elle connaît le début et la fin de l ‘histoire. Elle écrit de façon architecturale. Elle a besoin de tout connaître et d’organiser son univers. Elle écrit au fil des chapitres.

Avec cette histoire, elle voulait écrire sur la Bretagne, plutôt sur les Côtes d’Armor, car ses grands-parents en sont originaires. Elle ne veut pas être cataloguée folkloriste, car elle connaît mal celui de la Bretagne. Ce qu’elle raconte, au-delà des contes, c’est l’omerta qu’il y a dans les villages, le fait qu’on appelle sorcière des femmes seules, différentes, qu’on va stigmatiser. Dans ce récit, il y a un mélange de deux fantastiques : celui traditionnel avec cette ambiguïté, cette hystérie collective qu’il peut y avoir. A côté il y a un fantastique plus moderne, plus pop-culture. Le phare au corbeau mélange la classique histoire de fantômes, mais aussi une partie moderne avec son enchevêtrement dans les époques. Le phare au corbeau montre deux exorcistes qui sont des personnages parallèles. Agathe est bisexuelle, elle peut voir les esprits. Isaïah est homosexuel et peut conjurer les esprits par les sorts. Rozenn voulait montrer ce parallélisme et cette opposition (lui est accepté par sa famille/elle a été rejetée). Dans cette histoire, la nouvelle enquête va se révéler plus compliquée que prévue. Si on suit la première aventure du duo, le sous-titre (Magie grise) laisse imaginer une possible suite. Rozenn insiste sur le « possible » car son roman se passant en 2014, elle n’a pas beaucoup de marge avant l’apocalypse de son grand projet.

Etre éditée à compte d’auteur, ça change tout. D’habitude, elle n’a pas de bêta-lecteur, de correcteur. Rozenn considère que c’est sa création. Avec ce nouveau roman, elle a du s’entourer de l’équipe éditoriale de Critic. La direction d’ouvrage fut confiée à Étienne Vincent. La partie correction n’a pas été simple. Étienne lui a demandé de faire des phrases plus courtes. Elle a eu l’impression de changer son style. Seul un chapitre a été réécrit et toutes les propositions de son directeur d’ouvrage n’ont pas été acceptées. Au final, Rozenn se demande si son style n’a pas changé, comparé aux autres livres.

Quand on lui demande pourquoi être éditée chez Critic, elle répond en souriant : «Ils vont arrêter de me casser les pieds à leur envoyer un roman.».

(1) Le Nanowrimo est un événement qui se déroule tous les ans au mois de novembre. C’est l’acronyme de National Novel Writer Month (mois national de l’écriture d’un roman). Il s’agit d’écrire un roman de 50 000 mots en un mois

LA CHOSE VENUE D’UN ANCIEN MONDE

Cette chronique fait partie d’une série d’articles ayant pour thématique le personnage du général Zaroff. Vous pouvez retrouver la totalité des articles sur la page dédiée.

A New-York, l’équipage du Karaboudjan est massacré. Le district attorney John F.-X Markham est chargé de l’affaire. Pour l’aider, il essaye de joindre Lamont Cranston, mais c’est un autre personnage, tout aussi énigmatique, qui va lui proposer sont aide : le comte Zaroff…

La chose d’un ancien monde est un texte à double contrainte. Elle fait partie d’une série d’anthologie Les compagnons de l’ombre. On y croise les héros et les vilains de la culture populaire qui ont bercé notre enfance. Xavier Mauméjean s’est plié à la contrainte, mais il en a ajouté une seconde. Cette nouvelle est un hommage à l’Âge d’Or. Quand on lui demande lequel, il répond qu’il est question de l’Âge d’Or de l’imaginaire, aussi bien littéraire que cinématographique.
Le récit se découpe en deux parties distinctes. La première est une enquête, alors que la seconde est une traque, une chasse. Xavier Mauméjean est un spécialiste pour glisser des anecdotes réelles. Dans ce récit, nous pourrons en distinguer deux. Nous sommes dans les années 30. Apparemment, avant 1934, puisque Robert Moses n’a pas remis à neuf Central Park et que le smoking blanc vient d’être toléré dans les clubs new-yorkais. C’est cette ambiance réel/irréel qui marque l’histoire. Pour mieux marquer le jeu temporel du récit, Xavier Mauméjean glisse des indices. La chose du titre vient d’une expédition qui s’est terminée, le capitaine Haddock n’a pas encore rencontré Tintin et Zaroff n’a pas acheté son île. C’est d’ailleurs le personnage de Zaroff qui a toute son importance ici. Dans cette préquelle au Jeu le plus dangereux, on le trouve toujours aussi beau, esthète, cherchant à combler son ennui, mais, il n’est pas aussi maître de lui que dans les autres récits où il apparaît. L’auteur souligne que Zaroff éprouve  » de l’appréhension qui le faisait délirer ». Ce sont quelques mots qui changent un personnage. Quant aux autres personnages, ils sont dans un ton « serial/pulp » : le flic irlandais qui apprécie l’alcool, la femme séduisante qui a des répliques savoureuses, le procureur fatigué par les procédures et qui demande de l’aide d’un « vigilante ».
Là où le récit ne pourrait être qu’une suite de références, Xavier Mauméjean imbrique les personnages venant d’univers différents pour former un puzzle, comme seul New-York peut en comporter. On apprendra pourquoi le capitaine Haddock est devenu alcoolique, qui vend l’ïle au comte Zaroff, ou la relation entre Margo et Lois Lane. Si l’auteur nous donne les références à la fin du texte, d’autres plus anecdotiques, sont passées sous silence. Au lecteur attentif, de retrouver les œuvres, littéraires ou cinématographiques. Une véritable recherche de madeleine de Proust

La chose d’un ancien monde est une nouvelle qui mêle plusieurs ambiances, plusieurs références. Astucieusement arrangés, ces univers sont liés par l’ingéniosité et la connaissance de Xavier Mauméjean. Il en fait un récit cohérent qui permet au lecteur de se dire : « Et si ? »

LA CHOSE VENUE D’UN ANCIEN MONDE
AUTEUR : XAVIER MAUMEJEAN
LES COMPAGNONS DE L’OMBRE T4
DIRECTION D’ANTHOLOGIE : JEAN-MARC LOFFICIER
COLLECTION : RIVIERE BLANCHE
EDITIONS : BLACK COAT PRESS

LE JEU LE PLUS DANGEREUX

Cette chronique fait partie d’une série d’articles ayant pour thématique le personnage du général Zaroff. Vous pouvez retrouver la totalité des articles sur la page dédiée.

Au milieu des Caraïbes, il existe une île qu’on surnomme « Pièges à bateaux ». Sanger Rainsford y échoue. Il est recueilli par un russe blanc, le général Zaroff. Celui-ci se révèle un hôte remarquable. Il va convier son invité à un jeu particulier…

Ce récit fait éprouver autant de dégoût que de fascination. On n’oubliera pas cette ambiance à la lisière du fantastique. On comprend mieux pourquoi Richard Connell a obtenu le prix O. Henry Memorial Prize.
Le récit est précédé d’un avant-propos très documenté de Xavier Mauméjean, traducteur de la nouvelle. Les informations qu’il donne permettent de mieux comprendre le récit et les attentes des personnages. Une analyse permettra aux plus curieux de se plonger plus avant dans d’autres œuvres. Quant au film, l’auteur nous donne une anecdote savoureuse qui donne à repenser sur la sauvagerie de l’homme et celle de l’animal.
A priori, rien d’imaginaire dans ce récit de chasse. Mais les lieux décrits par l’auteur sont assez remarquables. Une île mystérieuse qui a une mauvaise réputation, une flore des plus sauvages : labyrinthes, jungle, marécages de la Mort, sans oublier « des rochers géants aux arêtes aussi tranchantes que des rasoirs ». On peut ajouter le château du général Zaroff à cet ensemble. L’auteur le décrit ainsi : « … Il constata que toutes ses lueurs émanaient d’une construction massive, une structure de grande hauteur dont les tours pointues s’élevaient jusqu’au, plus haut des ténèbres ». Une telle bâtisse ressemble aux châteaux des récits gothiques, fantastiques. Cet ensemble donne une ambiance bizarre, à la limite du fantastique.

Si le général Zaroff est décrit, on ne sait pas grand-chose de Sanger Rainsford sinon qu’il a de bons yeux, qu’il fait la même taille que le général et que on livre sur la chasse au léopard des neiges fait autorité. Au début du récit, les deux personnages se pensent tous les deux chasseurs, mais Sanger Rainsford va bientôt devenir la proie d’une partie de chasse. Il va devoir survivre et mettre en pratique toute sa science face au général dont « la vie entière n’a été qu’une partie de chasse perpétuelle ». Tout au long de cette poursuite, Rainsford tente de garder son sang-froid, mais les manœuvres de Zaroff mettent ces nerfs à vifs. Peu à peu son humanité disparaît pour ne ne plus être qu’un animal aux abois !
Pour le général Zaroff, la vie des êtres humains n’a pas d’importance. Ce sont des « lots », des « specimens », voire la « lie de la terre ». Pour lui « La vie est pour les forts, destinée à être vécue par les forts et éventuellement être otée par eux. les faibles ont été placés en ce monde pour donner du plaisir aux forts « . En parallèle, de cette vision de la vie, Zaroff est montré comme quelqu’un qui sait recevoir. Les mets, la vaisselle comme les vêtements qu’il offre sont de qualité. Il se dit civilisé et l’attention qu’il porte à ses invités est généreuse. Quant aux proies, elles ont un centre d’entraînement, de l’eau de la nourriture pour survivre. Comment ne pas être interloqué devant un personnage tel que Zaroff. il est aussi fascinant que repoussant.

On ne pourrait continuer cette chronique sans parler de la chasse. En 1924, c’est un sport. On chasse tigres, buffle du Cap, jaguars, etc. On écrit même des livres pour raconter son périple. En 2019, la vision de ce « sport » est différente. Si, au moment de la parution, la chasse à l’homme est un assassinat, comment doit-on appeler la pratique de la chasse en 2019 ? Au début, on est surpris des propos de Rainsford, le peu de considérations qu’il a de la vie animale, mais le lecteur ne peut être que dégoûté face à la vision de la vie, de la chasse qu’à son hôte, le général Zaroff.

Bien que très court et allant à l’essentiel, Le plus dangereux des jeux est un récit dense. On y trouve une réflexion sur la vie humaine, mais aussi une chasse à l’homme. Menée tambour battant, l’écriture de Richard Connell n’empêche pas des moments de calme. A contrario de nombre d’auteurs, aucun cliché scénaristique n’est utilisé et la surprise de la fin, reste totale… Et subjective pour le lecteur.

LE PLUS DANGEREUX DES JEUX
AUTEUR : RICHARD CONNELL
PARUTION : LE VISAGE VERT 24

RENCONTRE AVEC XAVIER MAUMEJEAN

Xavier Mauméjean est un auteur. Il écrit des livres, mais aussi des fictions pour la radio. Il écrit de l’imaginaire comme du policier, mais toujours avec un sens de l’humour et des anecdotes. Rencontre avec un auteur hors-norme

(c)Coline Sentenac-Alma

Bonjour Xavier,

J’hésite à te qualifier d’artiste. Tes carrières sont nombreuses. Du cinéma expérimental, tu passes à la littérature de genre. On te retrouve traducteur ou essayiste sur la suite avortée de La Planète des singes. Pourquoi toutes ces carrières ?
 
Par curiosité, par passion, en un mot.

Pourquoi écris-tu sur des personnages hors-normes (Julien Offray de la Mettrie, Sherlock Holmes, John Merrick, etc.) ? Est-ce à voir avec ton côté Docteur Jekyll et Mr. Hyde ?

L’intérêt à la fois pour le vrai et l’imaginaire. Je prends mes personnages dans une situation qui les satisfait plus ou moins puis, au terme du récit, ils seront devenus ce qu’ils sont vraiment. Ils se réalisent.

Il y a une autre figure que je vois chez toi, c’est celle du détective. Pourquoi le genre policier a-t-il une importance pour toi ?

J’aime autant le policier que la science-fiction, la fantasy, le fantastique… Pour des tas de raisons, notamment philosophiques, parce que le récit policier classique repose sur des raisonnements, des démonstrations. Le genre classique, celui à énigme, est très contraignant et donc intéressant car il suppose quand même que tu bâtisses des problèmes… Des challenges. Sans tomber dans l’auto-satisfaction, je suis assez content de certains récits que j’ai faits parce que ce sont de vraies énigmes et notamment, ma trilogie policière élisabéthaine L’Echiquier du Roi (un feuilleton radiophonique, ndlr).

Dans cette figure du monstre et du détective, il y a un univers qui les rassemble : Batman. Pourquoi cette fascination pour cet univers ?

Ce sont des raisons qui sont partagées par beaucoup de gens : il n’a pas de pouvoirs, il y a une blessure au départ, il est tourmenté. J’aime beaucoup sa distinction dans l’univers DC : Superman protège les innocents et Batman punit les coupables. Ce ne sont pas les mêmes conceptions de la justice. Tu l’as dit, c’est un détective, Ra’s Al Ghul l’appelle d’ailleurs détective. La ville de Gotham est magnifique. Ça fait quelques années que je fais un guide touristique de Gotham city qui a plus de 2000 entrées. Chaque fois que dans une image, j’ai un repère : une boutique, une pizzeria, un journal… Je le note. J’ai les équipes de base-ball, de hockey, de basket-ball…

Comment as-tu découvert Batman ?

Je l’ai découvert enfant, dans les parutions françaises cheap. J’aimais bien aussi Superman. Dans les adaptations, Christopher Reeve est pour moi, Superman et Clark Kent, alors que – et ce n’est que mon avis – on n’a pas trouvé d’acteur qui soit aussi crédible en Batman et Bruce Wayne. Soit c’est l’un, soit c’est l’autre.

Tu dis être un auteur de l’imaginaire, oui, mais : tu poses toujours un pied dans le réel, tu mêles la grande et la petite histoire, tu la mélanges à l’imaginaire. Pourquoi ?

Le réel englobe tout, à la fois ce qui est vrai et faux. Une licorne n’est pas vraie mais est réelle puisqu’elle présente des critères réels de reconnaissance. Donc le réel est beaucoup plus vaste que le vrai et on accède à la part d’irréel via l’imaginaire.

Pourquoi tu cherches toujours une anecdote, une référence dans tes récits ?

J’aime bien plaire au lecteur, raconter des petites choses et ça entre sur des détails que personne ne connaît. Par exemple, quand j’ai découvert que les studios Disney, pour faire Bambi, avaient écorché un faon, je n’ai pas pu m’en priver. J’ai réussi à la mettre dans la postface de La Société des faux-visages. Quand le magazine Cosmopolitan, dans les années 20, dit à Freud de quitter l’Europe et de devenir chroniqueur pour leur journal afin de tenir une rubrique sur les problèmes de couple, c’est génial ! On lui offrait une très belle somme, un appartement à Manhattan… J’aime bien que le lecteur, pris dans l’histoire, ait une sorte de petit recul pour dire : « Ah, c’est rigolo, ça ! »

Quand on regarde ta bibliographie, on s’aperçoit que plusieurs de tes romans, ont été des pièces radiophoniques, des nouvelles, alors que tu dis : « Je ne réécris pas, je ne retravaille pas hormis des points de détail. » Pourquoi cette réécriture ?

Je viens d’une famille de maître-verrier qui remonte à plusieurs générations. J’ai une approche très picturale, plasticienne de l’écriture… Et j’ai des périodes. J’ai un thème que je vais décliner en pièce radiophonique et en roman, parce que ce sont deux approches différentes. Cela me permet de développer des variations différentes, même si bien sûr, il y a quantités de points communs… Ce n’est pas forcément la même fin, par exemple. J’ai des périodes que j’aborde techniquement, comme un peintre a une palette de couleurs : telle couleur pour ci, telle couleur pour autre toile… C’est vrai que je ne réécris pas. Je quitte une page quand, de mon point de vue, elle est nette. Je n’ai pas de premier jet. J’avance au fur et à mesure. Autre chose : je n’écris jamais dans la continuité. Je peux écrire le chapitre douze puis le six, puis le huit. C’est le cas encore actuellement avec mon prochain roman, El Gordo, qui revisite le personnage de Don Quichotte durant la Guerre d’Espagne. Là, j’écris en même temps sur un épisode qui se passe en 1929 et un qui se déroule en août 1936…

On a parlé de ton côté Jekyll/Hyde, mais il y a aussi ton côté Holmes/Moriarty. Outre que tu fasses partie du club des mendiants de Madrid, ta première publication, tu l’envoies par courrier et ensuite, tu déménages, sans laisser d’adresse. Qu’est-ce qui t’es passé par la tête ?

Oui, et en plus j’étais sur liste rouge… C’était par réalisme, je n’avais rien publié et je n’allais pas me la jouer à leur dire que le manuscrit 8302 a changé d’adresse. Mais les éditeurs m’ont retrouvé !

Tu dis être fasciné par la contrainte littéraire. Est-ce que tu la recherches ?

Oui, clairement, c’est le côté pataphysique. Dès qu’il y a une contrainte, c’est un jeu d’esprit, j’adore ça.

On a dit aussi que tu t’accroches au réel, que tu écris à la manière de… Le travail documentaire doit être phénoménal.

Oui, en effet. Dans les romans qui ont été les plus difficiles en contraintes, c’est Rosée de feu parce que les chapitres ne sont pas numérotés, mais ce sont les éléments chinois (terre, feu, etc.). C’était compliqué car un chapitre titré terre devait avoir une occurrence terre, mais je devais faire tourner les éléments, je ne pouvais pas faire terre-terre. Quant aux héros, il y a un petit garçon, son frère pilote et un commandant, ce sont les trois montreurs classiques du théâtre de marionnette japonais. Il fallait alterner. C’était une double contrainte.

On ne s’en aperçoit pas à la première lecture, mais il y a de l’humour dans tes textes.

Dans Kafka à Paris, c’est revendiqué.

Est-ce une manière de dédramatiser ou une manière de montrer que ce n’est pas si réel ?

Les deux. C’est une bouffée d’oxygène pour le lecteur et une façon de dire qu’on est au spectacle. C’est mon côté forain, mon côté clin d’œil au public au bord de scène.

Tu es un grand lecteur. Lorsque tu interviens, tu nous soumets toujours de nouveaux livres qui envahissent nos PAL (pile à lire). 

Oui, je suis désolé (rires). Ça rejoint ta première question. Je suis curieux et j’ai envie de faire découvrir les curiosités que je découvre. C’est vraiment par affection pour les lecteurs ou l’auditoire.

Quand on lit tes interviews, tu cites régulièrement des philosophes, des thèmes philosophiques. Tout n’est que philosophie ?

C’est une façon d’analyser les problèmes, d’ouvrir des horizons qu’il n’y a pas ailleurs. Comme c’est carré, on gagne du temps.

Tu as dit : « Les récompenses font plaisir, mais on peut parfaitement s’en passer. »

C’est bien pour une certaine reconnaissance… Mais non, vraiment… On ne va pas non plus y passer le nouvel an !

Quand est-ce que tu écris Le Roman de la famille en papier ?

Comment sais-tu ça ? Ah, tu es fortiche ! Ce serait une novella plutôt. Le sujet est certes passionnant, mais on ne peut pas en faire non plus un roman. J’y pense de temps en temps. Dans l’idéal, ça pourrait être un livre illustré…

Peux-tu nous en dire plus sur cette famille en papier ?

Ma fille avait une maison de poupée en carton, avec de jolis personnages, mais très sommaire. À force de jouer avec elle, je me suis dit : « C’est marrant, ils n’ont pas de pieds, ils ont des socles. Le père est toujours avec sa pipe ». Ce sont de super contraintes ! Dans la nouvelle, à chaque fois qu’ils parlent ça donnerait : « … dit le père en tirant sur sa pipe.  » Ou la mère de famille est réputée pour sa beauté, notamment son très joli socle… Cette famille qui vit dans une maison de papier, ils partiraient à l’aventure. Ça pourrait être une jolie histoire. Mais je ne sais pas comment la décliner.

On pourrait te croire accro aux livres, mais tu peux être aussi intarissable en musique, en jeux, en films… A quel moment tu t’arrêtes ?

J’ai la chance de ne dormir que quatre heures par nuit et d’être assez vite opérationnel. On en revient toujours à la même chose : l’appétit de la curiosité. Je peux aussi écrire n’importe où, à n’importe quel moment de la journée.

Merci à Xavier Mauméjean de s’être montré disponible et d’avoir répondu généreusement à mes questions.

Cette rencontre fait partie d’une série d’articles ayant pour thématique le personnage du général Zaroff. Vous pouvez retrouver la totalité des articles sur la page dédiée.