RENCONTRE AVEC XAVIER MAUMEJEAN

Xavier Mauméjean est un auteur. Il écrit des livres, mais aussi des fictions pour la radio. Il écrit de l’imaginaire comme du policier, mais toujours avec un sens de l’humour et des anecdotes. Rencontre avec un auteur hors-norme

(c)Coline Sentenac-Alma

Bonjour Xavier,

J’hésite à te qualifier d’artiste. Tes carrières sont nombreuses. Du cinéma expérimental, tu passes à la littérature de genre. On te retrouve traducteur ou essayiste sur la suite avortée de La Planète des singes. Pourquoi toutes ces carrières ?
 
Par curiosité, par passion, en un mot.

Pourquoi écris-tu sur des personnages hors-normes (Julien Offray de la Mettrie, Sherlock Holmes, John Merrick, etc.) ? Est-ce à voir avec ton côté Docteur Jekyll et Mr. Hyde ?

L’intérêt à la fois pour le vrai et l’imaginaire. Je prends mes personnages dans une situation qui les satisfait plus ou moins puis, au terme du récit, ils seront devenus ce qu’ils sont vraiment. Ils se réalisent.

Il y a une autre figure que je vois chez toi, c’est celle du détective. Pourquoi le genre policier a-t-il une importance pour toi ?

J’aime autant le policier que la science-fiction, la fantasy, le fantastique… Pour des tas de raisons, notamment philosophiques, parce que le récit policier classique repose sur des raisonnements, des démonstrations. Le genre classique, celui à énigme, est très contraignant et donc intéressant car il suppose quand même que tu bâtisses des problèmes… Des challenges. Sans tomber dans l’auto-satisfaction, je suis assez content de certains récits que j’ai faits parce que ce sont de vraies énigmes et notamment, ma trilogie policière élisabéthaine L’Echiquier du Roi (un feuilleton radiophonique, ndlr).

Dans cette figure du monstre et du détective, il y a un univers qui les rassemble : Batman. Pourquoi cette fascination pour cet univers ?

Ce sont des raisons qui sont partagées par beaucoup de gens : il n’a pas de pouvoirs, il y a une blessure au départ, il est tourmenté. J’aime beaucoup sa distinction dans l’univers DC : Superman protège les innocents et Batman punit les coupables. Ce ne sont pas les mêmes conceptions de la justice. Tu l’as dit, c’est un détective, Ra’s Al Ghul l’appelle d’ailleurs détective. La ville de Gotham est magnifique. Ça fait quelques années que je fais un guide touristique de Gotham city qui a plus de 2000 entrées. Chaque fois que dans une image, j’ai un repère : une boutique, une pizzeria, un journal… Je le note. J’ai les équipes de base-ball, de hockey, de basket-ball…

Comment as-tu découvert Batman ?

Je l’ai découvert enfant, dans les parutions françaises cheap. J’aimais bien aussi Superman. Dans les adaptations, Christopher Reeve est pour moi, Superman et Clark Kent, alors que – et ce n’est que mon avis – on n’a pas trouvé d’acteur qui soit aussi crédible en Batman et Bruce Wayne. Soit c’est l’un, soit c’est l’autre.

Tu dis être un auteur de l’imaginaire, oui, mais : tu poses toujours un pied dans le réel, tu mêles la grande et la petite histoire, tu la mélanges à l’imaginaire. Pourquoi ?

Le réel englobe tout, à la fois ce qui est vrai et faux. Une licorne n’est pas vraie mais est réelle puisqu’elle présente des critères réels de reconnaissance. Donc le réel est beaucoup plus vaste que le vrai et on accède à la part d’irréel via l’imaginaire.

Pourquoi tu cherches toujours une anecdote, une référence dans tes récits ?

J’aime bien plaire au lecteur, raconter des petites choses et ça entre sur des détails que personne ne connaît. Par exemple, quand j’ai découvert que les studios Disney, pour faire Bambi, avaient écorché un faon, je n’ai pas pu m’en priver. J’ai réussi à la mettre dans la postface de La Société des faux-visages. Quand le magazine Cosmopolitan, dans les années 20, dit à Freud de quitter l’Europe et de devenir chroniqueur pour leur journal afin de tenir une rubrique sur les problèmes de couple, c’est génial ! On lui offrait une très belle somme, un appartement à Manhattan… J’aime bien que le lecteur, pris dans l’histoire, ait une sorte de petit recul pour dire : « Ah, c’est rigolo, ça ! »

Quand on regarde ta bibliographie, on s’aperçoit que plusieurs de tes romans, ont été des pièces radiophoniques, des nouvelles, alors que tu dis : « Je ne réécris pas, je ne retravaille pas hormis des points de détail. » Pourquoi cette réécriture ?

Je viens d’une famille de maître-verrier qui remonte à plusieurs générations. J’ai une approche très picturale, plasticienne de l’écriture… Et j’ai des périodes. J’ai un thème que je vais décliner en pièce radiophonique et en roman, parce que ce sont deux approches différentes. Cela me permet de développer des variations différentes, même si bien sûr, il y a quantités de points communs… Ce n’est pas forcément la même fin, par exemple. J’ai des périodes que j’aborde techniquement, comme un peintre a une palette de couleurs : telle couleur pour ci, telle couleur pour autre toile… C’est vrai que je ne réécris pas. Je quitte une page quand, de mon point de vue, elle est nette. Je n’ai pas de premier jet. J’avance au fur et à mesure. Autre chose : je n’écris jamais dans la continuité. Je peux écrire le chapitre douze puis le six, puis le huit. C’est le cas encore actuellement avec mon prochain roman, El Gordo, qui revisite le personnage de Don Quichotte durant la Guerre d’Espagne. Là, j’écris en même temps sur un épisode qui se passe en 1929 et un qui se déroule en août 1936…

On a parlé de ton côté Jekyll/Hyde, mais il y a aussi ton côté Holmes/Moriarty. Outre que tu fasses partie du club des mendiants de Madrid, ta première publication, tu l’envoies par courrier et ensuite, tu déménages, sans laisser d’adresse. Qu’est-ce qui t’es passé par la tête ?

Oui, et en plus j’étais sur liste rouge… C’était par réalisme, je n’avais rien publié et je n’allais pas me la jouer à leur dire que le manuscrit 8302 a changé d’adresse. Mais les éditeurs m’ont retrouvé !

Tu dis être fasciné par la contrainte littéraire. Est-ce que tu la recherches ?

Oui, clairement, c’est le côté pataphysique. Dès qu’il y a une contrainte, c’est un jeu d’esprit, j’adore ça.

On a dit aussi que tu t’accroches au réel, que tu écris à la manière de… Le travail documentaire doit être phénoménal.

Oui, en effet. Dans les romans qui ont été les plus difficiles en contraintes, c’est Rosée de feu parce que les chapitres ne sont pas numérotés, mais ce sont les éléments chinois (terre, feu, etc.). C’était compliqué car un chapitre titré terre devait avoir une occurrence terre, mais je devais faire tourner les éléments, je ne pouvais pas faire terre-terre. Quant aux héros, il y a un petit garçon, son frère pilote et un commandant, ce sont les trois montreurs classiques du théâtre de marionnette japonais. Il fallait alterner. C’était une double contrainte.

On ne s’en aperçoit pas à la première lecture, mais il y a de l’humour dans tes textes.

Dans Kafka à Paris, c’est revendiqué.

Est-ce une manière de dédramatiser ou une manière de montrer que ce n’est pas si réel ?

Les deux. C’est une bouffée d’oxygène pour le lecteur et une façon de dire qu’on est au spectacle. C’est mon côté forain, mon côté clin d’œil au public au bord de scène.

Tu es un grand lecteur. Lorsque tu interviens, tu nous soumets toujours de nouveaux livres qui envahissent nos PAL (pile à lire). 

Oui, je suis désolé (rires). Ça rejoint ta première question. Je suis curieux et j’ai envie de faire découvrir les curiosités que je découvre. C’est vraiment par affection pour les lecteurs ou l’auditoire.

Quand on lit tes interviews, tu cites régulièrement des philosophes, des thèmes philosophiques. Tout n’est que philosophie ?

C’est une façon d’analyser les problèmes, d’ouvrir des horizons qu’il n’y a pas ailleurs. Comme c’est carré, on gagne du temps.

Tu as dit : « Les récompenses font plaisir, mais on peut parfaitement s’en passer. »

C’est bien pour une certaine reconnaissance… Mais non, vraiment… On ne va pas non plus y passer le nouvel an !

Quand est-ce que tu écris Le Roman de la famille en papier ?

Comment sais-tu ça ? Ah, tu es fortiche ! Ce serait une novella plutôt. Le sujet est certes passionnant, mais on ne peut pas en faire non plus un roman. J’y pense de temps en temps. Dans l’idéal, ça pourrait être un livre illustré…

Peux-tu nous en dire plus sur cette famille en papier ?

Ma fille avait une maison de poupée en carton, avec de jolis personnages, mais très sommaire. À force de jouer avec elle, je me suis dit : « C’est marrant, ils n’ont pas de pieds, ils ont des socles. Le père est toujours avec sa pipe ». Ce sont de super contraintes ! Dans la nouvelle, à chaque fois qu’ils parlent ça donnerait : « … dit le père en tirant sur sa pipe.  » Ou la mère de famille est réputée pour sa beauté, notamment son très joli socle… Cette famille qui vit dans une maison de papier, ils partiraient à l’aventure. Ça pourrait être une jolie histoire. Mais je ne sais pas comment la décliner.

On pourrait te croire accro aux livres, mais tu peux être aussi intarissable en musique, en jeux, en films… A quel moment tu t’arrêtes ?

J’ai la chance de ne dormir que quatre heures par nuit et d’être assez vite opérationnel. On en revient toujours à la même chose : l’appétit de la curiosité. Je peux aussi écrire n’importe où, à n’importe quel moment de la journée.

Merci à Xavier Mauméjean de s’être montré disponible et d’avoir répondu généreusement à mes questions.

Cette rencontre fait partie d’une série d’articles ayant pour thématique le personnage du général Zaroff. Vous pouvez retrouver la totalité des articles sur la page dédiée.

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RENCONTRE AVEC ROMAIN D’HUISSIER

Auteur des Chroniques de l’Etrange, Romain d’Huissier nous emmène dans ses univers : jeu de rôle, l’Asie, l’écriture

Bonjour Romain, 
Quand tu te présentes, tu dis être auteur, novelliste et rôliste. Si les deux premiers sont connus, qu’est-ce qu’un rôliste ?

Le rôliste est le pratiquant du jeu de rôle. C’est un terme inventé par Pierre Rosenthal, un des grands anciens du milieu, participant du Casus Belli des premières heures. Le mot rôliste est d’ailleurs entré dans le dictionnaire. Le rôliste aime ce loisir et baigne dedans. Il peut écrire, voire produire ses propres jeux en plus de jouer.

À partir de quel âge peut-on pratiquer ?
C’est un jeu qui se joue à tout âge. Les enfants le pratiquent naturellement quand ils jouent à l’imitation : ils sont infirmières, cow-boys, marchandes, policiers, etc. C’est à partir de six, sept ans qu’ils sont capables de se dissocier, de se projeter dans un rôle en comprenant que c’est de la fiction. Il existe beaucoup de jeux d’initiations qui sont sortis, comme Chroniques oubliées mini ou Tales of Equestria, le jeu de rôle basé sur le dessin-animé My Littlle Pony. C’est joli, sympa et utile.

Ce n’est pas dangereux de pratiquer le jeu de rôle ?
Non, c’est même l’inverse ! C’est un loisir qui structure un imaginaire, qui aide à prendre la parole. Quand on voit le nombre d’écrivains qui sont passés par là, difficile de soutenir une quelconque supposée dangerosité du jeu de rôle. Évidemment, ici aux Imaginales on s’en rend compte : quasiment tous les auteurs ont tâté du jeu de rôle, mais on peut aussi parler de quelqu’un comme Maxime Chattam. C’est un grand auteur de thriller, rôliste convaincu, qui n’hésite jamais à s’en revendiquer ou à en faire la promotion.

Tout ce que tu cites, ça vient des genres (science-fiction, fantasy, fantastique). Existe-t-il des jeux de rôles hors de ces genres ?
Le but du jeu de rôle, c’est de vivre des aventures et de raconter des belles histoires. Souvent, on rejoint la sphère mythique du conte, qui est l’ancêtre du genre fantasy. Les premières grandes sagas : Gilgamesh, Homère, etc. : c’est du pur genre, de la pure fantasy historique ! Ensuite, il y a des jeux de rôles qui essayent d’explorer d’autres sentiers qui sont parfois plus confidentiels mais tout aussi intéressants. Ils vont essayer d’émuler des situations de la vie réelle, toucher un pendant psychologique… Il y a également les serious game qui peuvent être utilisés en entreprise – pour des mises en situation, pour du team-building, pour essayer d’éduquer les gens à certaines situations qu’ils ne connaissent pas forcément, mais qu’ils pourraient être amener à vivre. En formation, c’est utilisé : untel va être le DRH, untel va être le salarié qui va attaquer au prud’homme, etc. Le jeu de rôle, c’est un outil qui peut servir à s’évader dans des univers merveilleux, mais qui peut aussi être utilisé en psychologie et dans le milieu professionnel.

Est-ce qu’il y a une différence entre Donjons & Dragons et World of Warcraft ?
L’un des deux est un jeu vidéo. World of Warcraft est le descendant de Donjons & Dragons, comme tous les jeux de rôles sur consoles ou ordinateurs. Ils réutilisent les concepts de points de vie, l’immersion dans des univers de fantasy, la progression… Les principes sont les mêmes : tu as des armes de plus en plus fortes, tu fais de plus en plus de dégâts, tu explores un grand univers… Après, ces jeux vidéo sont plus limités que le jeu de rôle puisqu’ils dépendent de ce que les programmeurs ont pu mettre dans le logiciel. Les univers peuvent être immenses, ils peuvent faire participer pleins de joueurs… mais dans le vrai jeu de rôle sur table, la seule limite : c’est l’imagination. Normalement, il n’y a pas de bornes car une table de cinq joueurs, cinq cerveaux, cinq imaginations mises côte à côte… ce sont tous les univers virtuels qui s’ouvrent !

Tu es marié et papa. Comment ta moitié et ta progéniture vivent le jeu de rôle ?
Ma femme est très joueuse de jeux de plateau, qui est un loisir un peu cousin. On fait des parties entre amis le samedi soir, à Arcadia Quest par exemple, qui est assez proche du jeu de rôle. Mais le pur jeu de rôle, ce n’est pas son truc, ce qui n’est pas grave en soi. Elle le vit comme si j’étais fan de football et que j’allais à un match avec des potes. Il n’y a aucune différence. Quant à ma fille, elle commence à s’y intéresser. Il y a aussi de plus en plus de dessins animés pour jeunes qui intègrent des personnages qui font du jeu de rôle dans l’histoire. Dans My Little Pony, plusieurs personnages y jouent dans la saison 6. Il y a l’écran, les dés, etc. Dans la nouvelle version de She-Ra, ils doivent préparer un plan de bataille pour attaquer la forteresse ennemie. Ils font ça sur un plateau de jeu avec leurs figurines, il y a un écran de jeu, etc. C’est toute cette imagerie qui est reprise dans ces dessins-animés et qui finit par interpeller les enfants.

Tu parles de jeux de plateau. Quelle vont être les différences avec le jeu de rôle ? Est-ce qu’il y a des jeux hybrides ?
Le jeu de plateau est beaucoup plus borné. Il y a des règles, on est dans une proposition spécifique mais il existe des jeux hybrides. Beaucoup de jeux de plateau réempruntent les fondamentaux du jeu de rôle, notamment Donjons & Dragons. Il y a énormément de jeux de plateau qui proposent de l’exploration de donjons : on a son équipe de personnages, on se déplace sur les cases du plateau, on rencontre des monstres, on les affronte, etc. Souvent ils reprennent la partie purement mécanique du jeu et pas la partie interprétative. Pour Olivier Caïra, qui est un érudit du jeu de rôle et qui l’étudie de façon universitaire, il y a le concept d’incomplétude : par définition, un jeu de rôle ne peut pas être complet. On ne peut pas décrire entièrement son univers, chaque village de tel monde, chaque habitant… Les règles ne peuvent pas couvrir tout ce que les joueurs vont imaginer. Le but, c’est de poser les bases, les codes, un système qui permet de se l’approprier pour faire face aux situations inattendues. Comme le jeu de rôle n’est borné que par l’imagination, il faut qu’on donne quelque chose qui reste ouvert. Alors que le jeu de plateau, on reste sur le plateau. On ne le quitte jamais. On n’interprète pas des personnages. On peut le faire pour le fun, mais rien dans le jeu ne nous demande de le faire.

Les rôlistes ne sont donc pas des individus qui jouent dans leurs caves ?
Non. Ce sont les vieilles images pourries des années 1980-90. Actuellement, il y a d’ailleurs quelque chose qui se passe. Le jeu de rôle a fait son retour en grande surface – avec des maisons d’édition comme Larousse, Solar ou 404. Elles proposent des boîtes d’initiation, dans les rayons jouets / jeux de sociétés.  Castorama a fait une publicité qui en parle… pour vendre des tables, mais c’est assez extraordinaire ! De plus en plus d’œuvres, comme celles que je citais plus haut, montrent que le jeu de rôle est parfaitement accepté comme loisir pour les personnages. Dans True Detective, on voit un manuel de jeux de rôles (imaginaire, mais il est présent). La série Stranger Things parle aussi de jeu de rôle…

Quand et comment tu as commencé ?
J’ai tâtonne au collège. Je m’y suis mis plus sérieusement au lycée, en Terminale, avec une campagne sur INS (In Nomine Satanis, ndlr). Puis c’est à la fac, quand on a un peu de temps et qu’on rencontre des gens venus d’horizons divers, qu’on peut s’y mettre sérieusement.

Tu as franchi plusieurs étapes : joueur, maître de jeu, chroniqueur, scénariste, auteur… À quand l’édition ?
Alors ça, non. Ce n’est pas mon métier. Ça demande des compétences que je n’ai pas, qui ne m’intéressent pas – même si j’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui en sont capables car il y a toute la partie administration-comptabilité-juridique. Moi, j’y suis perdu, je me noierais dans ce genre de choses… Je préfère écrire des jeux, les proposer à des éditeurs qui amèneront leur expertise, leur regard, leurs contacts… Et ce sera mieux fait !

Tout joueur peut-il devenir auteur ?
Oui. Ce n’est pas un talent génétique ou une mutation qui permet de l’être. Il suffit de se lancer. Pour être maître du jeu, on fait pareil ! On décide un jour qu’on a envie d’être celui qui va animer la partie, qui va proposer ses idées, qui a envie que ses histoires soient racontées et dont les joueurs s’emparent. Quant à devenir auteur, tous les rôlistes le sont un peu. Ils sont déjà auteur de leur propre personnage, leur propre aventure. Ensuite, c’est de l’expérience, de la rigueur, du travail… Il faut être capable de se structurer, de s’imposer des deadlines… Si on veut se prétendre professionnel, être édité avec des vrais contrats, il faut faire ses preuves. C’est du travail et de l’expérience.

En tant qu’auteur, tu as adapté du manga, de la fantasy asiatique, du super-héros… Les rôlistes sont reconnus pour être curieux, mais toi tu restes souvent dans les mêmes univers.
(Rires) Oui c’est vrai. Plus que les univers, c’est traiter d’un genre qui m’intéresse. Si on me dit qu’on joue dans la Chine ancienne, pour rester dans un truc que je connais, je vais m’interroger sur les codes. Est-ce qu’on va jouer Tigre et Dragon ou est-ce qu’on va jouer les enquêtes du Juge Ti ? Est-ce qu’on va jouer de l’aventure avec cape et épées / kung-fu ou va-t-on enquêter sur des mystères, négocier avec des fonctionnaires ? D’un côté, on aura un polar de la Chine ancienne, de l’autre de l’aventure. C’est ça qui m’intéresse. J’ai des univers de prédilection, mais j’essaie de les aborder avec différents codes. 

Pourquoi passer du jeu de rôle aux romans ?
C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Pour une certaine raison, j’avais d’énormes complexes. Je pensais que c’était un univers d’un niveau au-dessus de ce que j’étais capable de produire puis arrive ce moment où l’on se dit qu’on est vraiment trop con. Il y a d’autres auteurs de jeux de rôle qui deviennent romanciers, qui y arrivent… Même si ce qu’on fait est trop nul et ne sera jamais accepté, on se lance. Je commence à écrire des nouvelles, à répondre à des appels à textes… Petit à petit, on monte en gamme, on ose enfin proposer un gros manuscrit à un éditeur plus important et finalement, on est accepté. On se dit qu’on en est capable, c’est certes toujours du travail, de la remise en question, mais j’en suis capable ! J’encourage toutes les personnes qui liront cette interview à ne pas être aussi con que moi et à ne pas avoir ce genre de barrières qu’on s’impose soi-même… On apprend à écrire en écrivant. 

L’histoire de la trilogie des Chroniques de l’Etrange était-elle présente à la base ?J’avais l’idée de raconter cette histoire. J’ai fait en sorte que le premier tome soit auto-contenu, en semant quelques graines dedans, si l’éditeur était d’accord pour faire la suite. Dans le deuxième tome, j’ai fait germer ces graines pour montrer que la saga était vraiment une trilogie en tant que telle. Ce n’était pas un one-shot plus deux suites. C’est une vraie trilogie dramatique et narrative. J’avais une idée vague, j’avais le chemin, je n’avais pas tous les détails, mais je savais où j’allais dès le début. Le chemin emprunté était peut-être différent de ce que j’escomptais au final…

Comment peut-on définir ta trilogie ? Dans Les Chroniques de l’Etrange, on évolue dans un Hong Kong qui est un mélange de films de la Shaw Brothers et du Hong Kong actuel. Est-ce que c’était voulu ? 
Ah, oui ! C’est complètement ce que je voulais faire ! C’est de l’urban fantasy qui se passe à Hong-Kong. L’urban fantasy, c’est un genre très anglo-saxon où la ville, qui sert de lieu d’action, est en même temps plus que le décor.  C’est aussi une sorte de protagoniste qui va forger le destin des personnages. Eux-mêmes, par leur histoire et leurs actions, vont dresser un portrait de la ville… Puisqu’ils sont façonnés par elle, ils la racontent en miroir. C’est un genre qui m’intéressait beaucoup. Les anglo-saxons en sont souvent maîtres parce qu’ils ont une culture urbaine qui est plus développée que la nôtre. En Angleterre, il y a Rivers of London, traduit en français par le Dernier Apprenti Sorcier où Londres est rempli de divinités et le héros enquête au milieu de tout ça… À Chicago, il y a notamment Les Dossier Dresden… Quelque part, Anne Rice est précurseuse puisque dans Les Chroniques des Vampires, la Nouvelle-Orléans est une ville très importante. J’ai voulu utiliser ces codes, mais les placer à Hong-Kong pour trouver une certaine originalité et réutiliser toute la mythologie asiatique, qui coulait de source. Je voulais forger une urban fantasy qui nous dépayse, qui soit exotique et qui nous amène vers des contrées qu’on connaît moins. Donc, toutes mes influences sont pensées et revendiquées.

Quand je lis ta trilogie, elle concentre divers genres cinématographiques de Hong Kong : Les triades, le kung-fu, le wuxia pian… Faut-il s’y connaître pour pouvoir entrer ?
Non, puisque mon rôle est d’être le passeur de cette culture pour le lecteur. Je prends le temps, à travers le héros, d’expliquer les notions qui lui sont familières. En s’identifiant à lui, le lecteur les appréhende et parvient à s’y familiariser. Hong Kong étant intéressante à ce titre, puisqu’elle a été sous domination anglaise pendant une centaine d’années avant d’être rendue à la Chine. Elle est très imprégnée de culture occidentale et ça facilite la transition pour le lecteur. On pourrait être dans une ville semblable à New York avec des immenses gratte-ciel, etc. Mais au lieu de trouver la cathédrale Saint-Patrick ou des églises, on va avoir les temples des dieux chinois, les petits autels dédiées à la déesse de la mer. La transition se fait assez naturellement. J’espère en tout cas être arrivé à passer cette culture de façon indolore pour le lecteur.

Depuis le début de cette interview, on sent que tu es passionné par la culture asiatique. Pourquoi celle-ci ?
Je ne pourrai pas dire à quand remonte ma passion de l’Asie. Ça a commencé par le cinéma, évidemment… Sans doute Bruce Lee quand j’étais gamin. J’ai toujours adoré ça. Des films comme La Rage du Tigre, La Main de Fer qui étaient à l’époque en VHS chez René Chateau Vidéo… Avec des doublages dignes de Michel Leeb ! C’était abominable, mais ça fascinait l’enfant que j’étais. J’ai continué à adorer cette culture. Ce qui ne m’empêche pas d’être également passionné de mythologie grecque, mais à un moment il faut se dire : quel est mon créneau ? J’ai cité tout à l’heure des auteurs d’urban fantasy qui ont déjà investi beaucoup de possibilités dans le genre. Est-ce que j’allais venir avec mon histoire de vampires, de loups-garous alors que pleins de gens plus doués que moi l’ont déjà fait ou est-ce que j’allais chercher ma voie, mon ton ailleurs, dans mes passions de jeunesse ? Je voulais intéresser les gens à ces passions sans être écrasé par l’ombre des grands auteurs qui m’ont précédé sur tout ce qui est culture occidentale et folklore. J’ai cherché mon créneau… en Asie !

Tu as goûté des nems, des pâtés impérieux, du riz collant… Tu as aimé. Depuis, à travers tes romans, tu fais de nombreuses descriptions de repas. As-tu envie de nous donner faim ?
Il y a de ça, mais en fait  quand j’écrivais, je me renseignais sur Hong Kong. L’un des éléments-clés de la ville, c’est qu’il s’agit de l’endroit du monde où on trouve le plus de restaurants par habitant. En fait, le Hongkongais mange beaucoup à l’extérieur puisque c’est une ville où l’immobilier est extrêmement cher et les appartements plutôt petits. J’imagine que les cuisines sont relativement exiguës, on ne peut pas y préparer d’immenses plats. Ils mangent beaucoup à l’extérieur et ils ont vraiment des restaurants incroyables… Certains sont fait d’un stand sur un trottoir, avec deux tabourets, on se fait servir sa soupe de nouilles, alors que d’autres sont luxueux et accueillent le gratin de la région. Je voulais le faire sentir car ça fait partie de l’ambiance de la ville. Ces rues encombrées avec des petits étals… On se prend une brochette de poisson en se rendant au boulot, etc. C’est vrai aussi que la nourriture asiatique a des saveurs, des odeurs qui sont marquantes d’une certaine ambiance. On essaye de décrire à travers les sens du lecteur : Il n’y a pas que la vue ou l’ouïe, on essaye de titiller son goût, son odorat… Dans les mondes de fantasy, on ne sait jamais trop ce que mangent les gens. Ils vont commander une viande qui cuit dans la cheminée de l’auberge, mais c’est rarement expliqué : on ne nous dit pas quelles épices sont utilisées, les herbes, l’assaisonnement… Ça me semblait très intéressant d’explorer ce terrain-là.

Tu es reconnu comme professionnel dans le milieu rôliste, mais en-dehors de cette sphère ?
Je ne sais pas si je suis si reconnu que ça, mais le professionnalisme c’est quelque chose qui me tient à cœur. Si un éditeur me fait confiance, prend des risques, mise de l’argent sur moi, je dois lui donner le meilleur de moi-même. Je dois respecter les délais qu’il me demande, je dois avoir une qualité de texte qui corresponde au standard que lui et moi nous sommes fixés. C’est certain que ce n’est pas un travail que je prends par-dessus la jambe. Si les éditeurs en sont contents, j’en suis le premier heureux. Vis-à-vis du public, je ne sais pas si les gens s’intéressent tant aux auteurs dans le jeu de rôle. C’est beaucoup moins ancré dans la culture rôliste que dans les romans. De plus en plus d’auteurs sont issus du jeu de rôle. Les éditeurs savent que nous avons une expérience, que nous sommes à l’aise avec l’écriture. Ils peuvent miser sur nous, mais le public littérature de fantasy est plus large que le public de jeu de rôle. Il faut convaincre un autre lectorat.

Le fait que tu sois connu dans le milieu rôliste a-t-il permis d’être reconnu en tant qu’auteur de romans ?
Je n’ai pas fait d’étude de marché donc je ne sais pas du tout… Des gens que je connais par les réseaux sociaux et qui me connaissent en tant que rôliste ont acheté mes livres parce que mon nom leur était familier. Je ne sais pas si c’est un mouvement général. Je pense que concernant des grands auteurs issus du jeu de rôle comme Jean-Philippe Jaworski, leur public dépasse de loin la sphère rôliste, sinon ils n’atteindraient pas de tels chiffres et une telle réputation. Je ne sais pas si les publics sont si perméables. Ce sont des genres qui sont vraiment voisins et qui gagneraient à mieux communiquer en synergie. J’espère avoir une petite communauté qui me suit quel que soit le loisir, en tout cas.

Tu te dis professionnel, tu fais attention à la confiance que tu entretiens avec l’éditeur. Comment s’est passé la phase de corrections des Chroniques de l’Etrange ?Elles étaient énormes ! Notamment sur le premier tome de la trilogie, Les 81 Frères. Je ne savais pas forcément raconter une histoire aussi bien qu’on l’attend d’un romancier. Après avoir lu le manuscrit, l’éditeur m’a demandé de travailler certains éléments : développer un personnage, rajouter un chapitre, etc. J’ai plus ré-écrit le livre que je ne l’ai écrit. Ça m’a pris beaucoup plus de temps et d’effort. Ensuite, il y a le travail avec la directrice d’ouvrage, qui a fait un très bon boulot. Elle va s’attaquer plus aux détails, elle va repérer les incohérences : « cet événement qui arrive vers la fin, annonce-le tout doucement au fil des chapitres, en glissant des allusions de façon à ce que lecteur n’ait pas l’impression que ça tombe du ciel », etc. Ce sont des petites choses qu’on ne sait pas forcément faire en jeu de rôle, puisqu’on décrit des univers plus que des histoires. J’ai pu l’apprendre à cette occasion. Les relectures / corrections sont très importantes et nécessitent de s’y plonger. C’est une partie douloureuse, notamment pour l’égo, mais on doit s’y prêter.

L’écriture est-elle une finalité ou une autre façon de faire vivre tes univers ?
Il y a un peu de tout. Il y a l’envie de passer quelque chose au lecteur, de l’attirer dans mes passions, en espérant que ça l’intéresse. C’est une finalité qui n’en finit jamais. On a toujours envie d’en écrire un autre, puis un autre… Quand on a bouclé un roman, voire une trilogie, on se dit que ça fait du bien, c’est fini. On a fait ce qu’on voulait, ça aurait pu être mieux, parce qu’on n’est jamais satisfait de son travail, mais… C’est fait ! Il y a un côté finalité en soit. Ensuite on espère que ça peut vivre de façon transmedia. Des droits achetés pour une série télé, un jeu vidéo… Parce qu’on a envie de voir son univers se développer, forcément.

Est-ce que Les Chroniques de l’Etrange seront adaptées en jeu de rôle ?
Tout à fait. C’est signé avec l’éditeur Antre Monde pour une sortie prévue à l’automne 2020.

Quel est le plus facile ? Adaptation littéraire ou adaptation rôliste ?
Là, je ne vais pas dire que ça va être facile mais j’ai tout. C’est mon univers, je l’ai développé à travers trois romans, donc le jeu de rôle devrait couler de source. Ce qui va m’intéresser, c’est de m’entourer d’une belle équipe et de voir ce qu’eux peuvent mettre dedans. Savoir comment ils vont s’emparer de l’univers avant même que les joueurs ne le fassent. Je vais diriger l’équipe, j’écrirai le jeu de rôle avec eux mais je vais être très curieux et ouvert à leurs idées. Il y a peut-être des choses auxquelles j’aurai aimé penser dans les romans qui vont m’être amenées et qui rendront l’univers encore plus passionnant !

Qu’en est-il de l’après Chroniques de l’Etrange ? J’ai entendu parler de Donjons & Dragons mais aussi de Grèce mythique…
J’ai un peu écrit pour Héros & Dragons, la version Black Book de Donjons & Dragons 5ème édition. Je ne suis pas un gros auteur sur Héros & Dragons, ça n’est pas un des éléments de mon actualité les plus prégnants même si je suis content d’avoir participé. Par contre, la Grèce mythique, oui ! Mon prochain roman, je pense que ça va vraiment être ça. Une autre de mes passions, la mythologie grecque… Je pense plonger les personnages dans ce qu’on appelle les Siècles sombres. C’est la période qui sépare la fin présumée de la Guerre de Troie de l’ère classique des cités-états. C’est une époque où énormément de bouleversements ont eu lieu dans le bassin méditerranéen. C’est assez peu documenté et je pense qu’il y a des choses à trouver et à raconter.

 Est-ce que tu as commencé à économiser pour aller à Hong Kong ou en Chine ?
Eh bien, chers lecteurs : achetez, achetez et quand j’aurai assez de droits d’auteur, je pourrais m’acheter le billet !

Merci à Romain d’Huissier d’avoir pris le temps de répondre à mes questions

Chronique de Seppuku

RENCONTRE AVEC MARIELLE CAROSIO

Comment devient-on éditrice ? Comment fabrique-t-on un livre ? Réponses avec Marielle, étudiante en Master métier du livre, autour d’un thé et d’un gâteau.

Bonjour Marielle,
Tu fais partie du Master, lettres, langue, mention métier du livre et de l’édition.

C’est presque ça. Je fais bien partie du Master métier du livre et de l’édition, mais qui fait partie de la section Arts, lettres et communication à la faculté, dans le pôle littérature à l’université de Rennes 2.

Comment en es tu arrivée là ? Était-ce la suite de ton parcours ou une arrivée hasardeuse ?
Depuis que je suis enfant, la lecture, c’est mon truc et le livre, mon compagnon. Je me suis souvent posée la question de ce que je voulais faire plus tard. J’aimais la lecture mais je ne pouvais pas en faire un métier, sauf que je ne savais pas que l’édition, ça existait. Pour moi, arriver en édition c’est surtout resserrer mon parcours autour du livre. Avant d’en arriver là, j’ai essayé la traduction, les bibliothèques et la documentation scolaire, ce ne furent que des mauvaises portes. Puis j’ai rencontré celui qui m’a donné envie de m’intéresser à ce que c’était l’édition. Je ne connaissais pas du tout et je suis tombée dans le chaudron.

Pourquoi choisir Rennes ?
Par commodité. J’habite à Rennes. La deuxième année existait déjà avant et pour ma promotion, la faculté a ouvert le Master 1. Je me suis dit que j’allais candidater. Je sortais de Licence de lettres, le timing était bon, les étoiles étaient alignées. J’ai dit : « Je fonce ». J’ai été acceptée. Miracle !

Quelle est la finalité de ce Master ?
Le Master 1 a été pensé pour pour favoriser tout ce qui est métier de l’interprofession : bibliothèques, librairies mais aussi l’édition. C’est un master généralisant qui va nous donner beaucoup de portes, d’astuces et des connaissances sur la chaîne du livre globale. C’est très intéressant ! Ça peut expliquer aussi pourquoi et comment en édition on peut penser le livre pour la commercialisation, comment les libraires travaillent, qu’est-ce qu’un bibliothécaire peut faire, qu’elles sont les forces de chaque métier et quels leviers ça peut nous donner en édition. La deuxième année est plus destinée à ceux qui veulent être éditeurs ou ceux qui envisagent ce milieu-là. Ce sont des cours avec des professionnels de divers horizons, de divers types de littérature ou de non-fiction, ou de documentation. Il y a une partie plus théorique où on explique comment créer une maison d’édition, comment on fait un devis avec un imprimeur, comment on choisit un papier, etc. J’ai tel livre, comment je lui donne l’allure qu’il a ? Le format, la police, comment on maquette une couverture, comment on réfléchit à son objet ? Comment se dire qu’un texte est pour moi ? Qu’est-ce que j’en fais ? Dans quelle collection je l’intègre ? À qui je le vends, puisque l’édition c’est ça. Il faut bien le vendre (rires).

Ça c’est l’idée du master. Qu’elle en est la réalité ?
Moi je m’intéresse à un type de littérature qui est un petit peu différente, qui se situe dans une niche : les littératures de l’imaginaire. J’avais une vision du métier axée sur cette niche. Finalement, ce sont souvent des structures assez petites, donc je n’avais pas forcément en tête le fonctionnement dans des grandes structures comme Gallimard, comme Nathan, comme bien d’autres. Ce qui est intéressant avec ce master, c’est qu’il ouvre sur énormément de choses, sur d’autres types de littératures, sur le fonctionnement des livres d’artistes, en format numérotés avec des ouvrages bien particuliers, mais aussi le roman. Peut-être que j’avais une idée du master où j’attendais des choses, et que je n’ai pas trouvées ou alors, en abordant ces sujets-là, que ce soit en cours, en stage, j’ai aussi évolué. C’est ça qui est toujours intéressant, c’est que notre orientation, elle peut s’approfondir, évoluer. Par exemple, j’étais intéressée par l’édition numérique et je me rends compte que je ne me sens pas à l’aise, je ne dispose pas de connaissances suffisantes pour y aller sereinement et savoir faire un boulot professionnel… Pour le moment.

Faut-il avoir un bagage littéraire quand on arrive dans le master ?
C’est plus facile ! Quand on a certaines connaissances, c’est plus facile de répondre aux attentes de ce qu’on nous demande, mais aussi pour nous ! On dispose de clés qui peuvent nous faire avancer plus vite dans notre réflexion de ce qu’on veut devenir plus tard. Quel éditeur je veux être ? Est-ce que je me destine à être une petite main, et c’est très bien. Surtout ne crachons pas sur les petites mains, elles sont essentielles dans les grandes maisons d’éditions ! Ou est-ce que je vais faire ma propre structure et je vais incarner ma maison d’édition ? Les deux sont bien, mais ça dépend du réseau qu’on a. C’est super important. C’est ce que j’ai compris avec mon parcours personnel et c’est avec ce réseau-là qu’on trouve des projets ou que les projets vont à nous. Parce que tous les chemins mènent au rhum (rires) !

As-tu des conseils à donner aux futurs étudiants ?
En deuxième année de Master, on nous demande de réaliser trois projets éditoriaux. Il y en a deux qui vont être fait en individuel et le dernier sera fait en collectif. Moi, je parlerai plutôt d’un individuel. Je vous conseille, chers étudiants, futurs étudiants, futurs éditeurs, pitié, si vous faites le projet d’éditer un roman, ne choisissez pas un manuscrit de 800 000 signes. Franchement, en direction d’ouvrage, je vous souhaite bon courage ! Vous allez devoir corriger, le mettre en pages… Ça fait beaucoup. Je vous conseille, si vous me lisez, d’aller jusqu’à 450 000 signes et c’est déjà un beau bébé. C’est surtout ce conseil qui compte (rires) ! Le temps derrière n’est pas le même entre un manuscrit de 450 000 et de plus de 800 000 signes.

Sur la lettre d’inscription, il fallait développer un projet. Quel était le tien au départ ?
Xavier Dollo, avec son frère Mikaël, tenaient une maison d’édition : Ad Astra. Celle-ci a fermé il y a peu de temps, mais Xavier souhaitait faire une ré-édition de deux titres de Théo Varlet, suivi d’un de ses recueils de poésie. On aurait souhaité ré-éditer La Grande Panne suivi d’Aurore Lescure, pilote d’astronef. Il aurait été suivi du recueil de poésie éponyme Ad Astra. Selon Xavier, c’est de la poésie cosmique… Je vous laisse deviner (rires). À la base, c’était ce projet, mais en fait, on a fait autre chose. Notamment parce que j’avais un premier projet qui sortait de l’ordinaire. Un projet un peu fou et en terme de réalisation pour le bilan prévisionnel, c’était extrêmement compliqué, voire complètement irréalisable. Le projet était pour autant super intéressant. J’ai dû changer dans le courant de l’année, au mois de mars. Il me fallait un projet bien avancé, voire terminé et j’ai eu la chance de m’occuper d’une collection de novella.

Tu parles des projets de deuxième année. En quoi consistent-t-ils ?
Ça va dépendre de l’actualité des partenaires avec le master. En collectif, nous avons dû réaliser un projet de revue sur Rennes. Ensuite, il fallait développer un sujet. Nous avons choisi la littérature, notamment de l’imaginaire, parce que nous étions un groupe d’étudiants passionnés par ça. Comme nous aimons bien notre ventre, nous avons choisi d’y associer la bonne chère : la gastronomie. Donc, nous avons lié ces deux sujets-là en un seul dans une revue. Elle ne paraîtra pas, ça restera un document de travail qui sera évalué.

Et les deux autres projets ?
Les deux autres projets individuels, ça suit les cours. Le premier court sur tout le premier semestre et nous le soutenons en mars. Le sujet était : »Faites le projet de vos rêves ». J’ai eu l’occasion et la chance de travailler avec Philippe Ward, pour un objet qui sort en septembre 2019, aux éditions Rivière Blanche. C’est un roman : Le Maître du Nil. Là, il a fallu créer le livre. J’en ai fait la direction, la correction. Philippe et moi avons travaillé de concert. J’ai briefé Xavier Collette, notre illustrateur que j’ai démarché. « On a telles idées, que peut-on faire avec ? Je te propose ceci ou cela, peux-tu me guider ? »
Pour des premières expériences, Xavier a été essentiel :
« Oui, on peut faire comme-ci, si tu me donnes telle information, ça m’aidera. Donne-moi le format du livre… » « Ça va être tel format », « ma couverture, je vais te la faire pour que ça aille pile-poil. Si tu mets des personnages, décris-les moi un minimum pour que je puisse imaginer quelque chose qui ressemble. Je vais te fournir un premier croquis, où j’ai placé les éléments et tu me diras si ça te convient. Si c’est bon, on poursuit avec une première colorisation. »
On a changé quelques petites choses, des détails, mais qui nous semblaient absolument importants, ou qui n’allaient pas au premier jet, en tout cas. C’est à ça que servent les différentes étapes, notamment avec la couverture. Ensuite il a fallu qu’on soit dans les temps pour avoir l’objet pour la soutenance. Il a fallu voir avec l’imprimeur de Rivière Blanche : Lightning source. Quel ouvrage voulait-on avoir ? Comment on le fait pour qu’il s’intègre à la collection, quel papier. Toujours le papier, c’est essentiel au livre, sinon vous ne lisez rien, désolé (rires) ! C’était beaucoup de travail parce que c’était un roman absolument passionnant sur l’Égypte ancienne, notamment, mais très costaud, très dense.

Comment as-tu travaillé avec Philippe Ward ? Tu habites dans l’ouest et lui dans le sud.
Ah ! Internet est notre grand ami. On a travaillé essentiellement par courriel, et quand j’avais trop de questions, il fallait s’appeler. On mettait tout à plat et ça repartait. Ça a été des allées et venues constantes entre Philippe et moi.

Et le deuxième projet ?
Le dernier projet est ce qu’on appelle un projet d’année. On se lance dès qu’on entre dans la deuxième année du master. On développe un objet qu’il va falloir soutenir fin septembre. Soit il faut créer sa maison d’édition, fictive ou réelle, soit créer une collection et donc, planifier le premier objet qui sortira en physique (ou en numérique) et deux projets prototypes dont il faut le sommaire et une couverture maquettée avec un petit résumé pour montrer qu’on sait préparer une collection, qu’on sait se projeter. Ce projet d’année est accompagné du mémoire (entre 30 000 et 50 000 signes- environ une dizaine de pages). C’est un mémoire technique. Il aborde la commercialisation, les choix de fabrication, explique le calendrier, parce qu’un livre ne se réalise pas en 5 minutes. On doit proposer un planning. Ce sont ces informations-là qui accompagnent le projet et qui vont expliquer notre démarche.

Et ton projet ?
Il s’agit d’une novella qui s’appelle Une île (et quart) sous la lune rouge. Elle a été écrite par Thomas Geha, qui, dans la vraie vie s’appelle Xavier Dollo. Elle est éditée par une structure qui s’appelle Timelapse. Cette structure ne publiera que ce titre. Désolé, je brise peut-être votre petit cœur. Mais en tant qu’éditrice, sur Timelapse, je ne publierai que ce titre-là. Parce que, d’une part eh bien c’est mon projet d’étude et d’autre part, Timelapse, c’est une boucle temporelle et qu’on aime bien jouer avec le temps. L’activité d’édition, c’est à penser sur le long terme et pour le moment, et pour les besoins du master, je n’ai pensé qu’à ce livre… À lui donner une belle forme, un beau format, un beau papier et qu’il soit le plus beau possible… Et je trouve qu’il est pas mal, sans vouloir me vanter (rires).

Pourquoi avoir choisi ce texte ?
J’ai pris la novella de Thomas Geha parce que j’avais un autre projet avant et pour les choix expliqués précédemment, j’ai dû changer. Dans la vraie vie, Thomas Geha est devenu mon compagnon de tous les jours, celui qui me supporte, moi, mes mauvaises idées, ma mauvaise humeur et mon humour grinçant. Il avait ce texte là dans son tiroir depuis quelques années et quand j’ai eu besoin de trouver un nouveau projet, je me suis tournée vers la personne la plus proche de moi. C’était lui et il a répondu présent. On a travaillé de façon efficace pour faire quelque chose de chouette. C’est comme ça que ce projet a abouti.

Pourquoi ces choix éditoriaux (format, couverture, etc.) ?
Comme vous avez pu le comprendre, je suis plutôt dans l’édition traditionnelle. C’est-à-dire du papier. Quant au format, les gens qui possèdent l’objet pourront le comparer à une maison d’édition qui m’a énormément inspirée : Le Bélial’ avec sa collection, Une Heure-Lumière. Merci les gars, vous faites un travail génial et vous m’avez donné cette idée de m’intéresser à la novella. Je me suis dit, pourquoi pas ? Allons-y ! J’ai inventé une collection de novellas. Ce sont de courts textes. Le format est compris entre la nouvelle et le roman. Ça se situe entre 80 000 et 250 000 signes et le format des éditions du Bélial’ est parfait. Cette novella fait 84 pages. Le livre est petit, il n’est pas encombrant, il se lit très vite. Pour les voyageurs, c’est parfait. Pour les personnes qui ne lisent pas beaucoup, c’est parfait également. Je voulais quelque chose de pas très encombrant, donc, le côté souple c’est ce qui me semblait aller le mieux. En terme de coût, c’était parfait pour moi car les coûts d’impression, d’expédition, et de rémunération des illustrateur-trice-s sont à la charge de l’étudiant. Il est édité à 100 exemplaires en vente. Ils sont numérotés et signés par l’auteur et l’illustratrice… Et si vous avez de la chance, vous avez même une dédicace ! Je voulais le plus bel objet possible. J’ai choisi une police qui me plaisait énormément, qui est une Baskerville. C’est une police neutre, extrêmement lisible, très sobre et qui reste élégante. Ça me paraissait l’idéal. J’ai choisi tout simplement une façon de faire qui ressemble presque, parfois, à certaines collections, comme Zulma. Elle a une couverture avec un triangle ultra-reconnaissable partout ! J’ai choisi une façon de présenter le livre très simple. Sachant qu’il n’y a rien sur la quatrième de couverture parce que je voulais que le lecteur puisse admirer cette magnifique couverture et ça m’embêtait de mettre un gros cadre blanc en plein milieu, pour dire : « Voilà, ceci est le résumé ! » C’est une novella, il faut en dire le moins possible, je ne veux pas vous spoiler !

Si tu voulais faire simple, pourquoi ne pas faire une couverture neutre ?
J’aurai pu ! Mais j’aime bien les dessins et j’aime beaucoup ce que fait Anna Boulanger. Je connais son travail, je la suis et elle a ce souci du détail qui est absolument… Renversant ! Dans la novella, c’est ce même souci constant des détails, de la faune et de la flore. Les deux auteurs allaient bien ensemble. Ça changeait, je n’avais pas affaire à une couverture en couleurs. Ça me demandait de la maquetter différemment…
Ça aurait pu être Xavier Collette, mais je voulais diversifier la couverture. Quand on travaille plusieurs fois avec un artiste, on est un peu comme dans ses chaussons et on ne sort pas de sa zone de confort. Quand on fait de la recherche, ce qui est bien, c’est qu’on veut changer un minimum le projet. Là, je ne voulais pas reproduire à l’identique, ou peu s’en faut, la façon de travailler avec Xavier, même si j’ai super bien bossé avec, c’était formidable ! Là, j’ai choisi de bosser avec quelqu’un qui travaille en traditionnel, c’est-à-dire, sur un papier avec un crayon. Ça prend un temps infini. Je ne sais pas le temps exact, mais ça a pris quelques heures. Anna me l’a dessinée, puis elle me l’a scannée et moi, je l’ai maquettée. Changer d’illustrateur, c’est aussi réussir à travailler avec tout ce petit monde là et à multiplier les connaissances, le réseau, les expériences professionnelles, pour voir ce qui est faisable, ce qui ne l’est pas.

Et pourquoi vendre cet objet ?
Ce livre-là doit être donné au jury, pour qu’il l’évalue. Il leur faut trois exemplaires. On a commencé à en discuter autour de nous et des gens se sont dit intéressés. On a alors décidé de simuler ce que fait une maison d’édition, c’est-à-dire un tirage. On ne l’a pas tiré à 500 exemplaires, ça serait complètement impossible, on fait un tirage plutôt conséquent pour un master. C’est-à-dire 100 exemplaires qui sont en vente et dix ont été tirés en même temps mais ont reçu une numérotation différente : pour le jury, pour la BnF et pour nous en document de travail et personnel.

Comment sait-on que le projet est validé ?
Ah ! La bonne question ! Vous le saurez un petit peu après moi (rires) parce qu’avant je dois passer ma soutenance ! C’est un travail de recherche qui va être évalué en même temps que le mémoire technique, qui parle de la création de cette collection, fictive. Je vais devoir soutenir tout ça, en plus de mon stage et du rapport de stage. Suite à cette soutenance, je vais être évaluée par mon jury. Suite à ça, vous saurez, si le projet est validé ou non. En tout cas, hormis une évaluation dans un cursus universitaire, il est bien accueilli et je peux dire actuellement qu’il me reste une dizaine d’exemplaires à vendre sur les 100. Ça augure d’un bon retour. On me dit que c’est un bon travail, que ça ressemble étrangement au travail des éditions Le Bélial’, même si j’ai changé certains paramètres. Je ne voulais pas faire du copier-coller, ce serait dommage. Je voulais que ce soit personnalisé. Dans la sphère de la littérature de l’imaginaire, il est plutôt bien reçu par ceux qui ont décidé de soutenir ce projet et je les en remercie.

Tu as dit que c’était une collection fictive. Il y a plusieurs titres ?
Tout à fait. Une île (et quart) sous la lune rouge est vendu, mais les autres ne paraîtront pas. C’est pour ça que je l’appelle fictive. C’est dans le cadre universitaire. On nous demande de prévoir une collection pour montrer qu’on sait planifier des ouvrages, avec ce fameux calendrier. J’ai imaginé publier une novella par trimestre, parce que c’est beaucoup de travail et qu’il faut du temps à Anna pour faire les autres couvertures. Elle a déjà réalisé la couverture d’un deuxième texte. Je ne peux pas dévoiler le nom des personnes qui m’ont soumis des idées pour les collections, car l’un d’entre eux sera soumis à un éditeur. Je lui souhaite beaucoup de réussite. Je travaille avec l’autrice pour l’aider à avancer. C’est gagnant-gagnant. Elle me propose un projet, je travaille dessus. Je le soutiens, je montre que je sais planifier un autre titre et moi je lui donne mon point de vue d’éditrice. J’ai maquettée sa couverture il y a quelques jours. Celle-ci est encore une fois magnifique. Je l’ai envoyée à l’autrice et j’attends ses réactions. Je ne peux pas vous la montrer, il faudra demander à Anna (rires). Pour le troisième titre, j’ai une couverture à recevoir qu’il faudra que je maquette. C’est une jeune autrice qui m’a soumis un synopsis, complètement différent. Il y a toujours un jeu avec le temps. Timelapse, c’est la boucle temporelle : les paradoxes, les univers parallèles, les petites bizarreries du temps…

Quels sont les projets proposés et quels sont les genres (bande dessinée, non-fiction, numérique, etc.) ?
Ce qui est très étonnant avec ce master mais très intéressant ceci étant, c’est qu’il y a autant de sujets et de projets qu’il n’y a d’étudiants (une vingtaine pour chaque année, ndlr). Je vous laisse imaginer comment ça peut foisonner d’idées. Chaque projet est le résultat de connaissances d’étudiant-e-s et de leurs univers. Nous avons eu des projets de bande dessinée, d’albums jeunesses, sous plusieurs formes. Nous avons eu un beau livre qui mélange des collages et de la calligraphie. Une étudiante nous a rendu une pièce de théâtre et chapeau-bas à elle, car la mise en page est fantastique ! C’est extrêmement varié ! Les projets d’années sont aussi divers. Visiblement, on a de la poésie illustrée, de la bande dessinée, des contes de fées en version adulte… Il y aura des sujets comme le harcèlement de rue, une thèse sera peut-être publiée et remaniée pour être accessible au grand public.

Pendant le master, est-ce qu’il y a des abandons et à l’inverse, est-ce que certains sont embauchés ?
Effectivement, nous avons eu quelques abandons, pour diverses raisons, professionnelles, personnelles. D’après les échos que j’ai (je ne suis pas au fait de tout), certains étudiants peuvent se faire recruter dès la fin de leur stage. Ça dépend des années. Pour ce qui est de notre promotion, je ne sais pas encore.

Tu as choisi les littératures de l’imaginaire…
Je crois qu’elles m’ont choisi.

C’est-à-dire ?
Depuis toute petite, j’en lis, essentiellement parce que ma famille en lit et que nous sommes des bons lecteurs. Mon père me parle depuis que je suis toute petite du Voyageur imprudent de René Barjavel. Je suis abreuvée des littératures de l’imaginaire avec Les Oubliés de Vulcain de Danielle Martinigol, j’ai eu la chance de travailler sur ce livre en 5e. J’ai suivi Erik L’Homme avec Le Livre des Étoiles et puis Pierre Bottero avec La Quête d’Ewilan. J’ai continué mon chemin, j’ai lu d’autres auteurs comme Richard Matheson, qui a fait Je suis une légende mais qui a écrit le remarquable livre Le Jeune Homme, La Mort et Le Temps, qui est incroyable ! J’ai lu d’autres choses et j’ai évolué. J’ai lu du Jasper Fforde. C’est un truc complètement foutraque, mais absolument fantastique. L’affaire Jane Eyre, c’est un univers qui est absolument génial ! J’ai croisé aussi Hervé Jubert pour Le Quadrille des Assassins… Au lycée, j’ai beaucoup écumé la collection Folio SF ! Je vous livre un grand secret : je ne lis pas que de la littérature de l’imaginaire ! Non, non, non (rires) ! Je m’intéresse à beaucoup d’essais, sur divers sujets : Léonard de Vinci, l’effondrement de Rome ou des textes sur le féminisme. Je peux même lire de la blanche, je ne vais pas cracher dessus pour autant. Je m’enrichis de tout ça.

Comment cela est-il perçu la littérature de l’imaginaire au sein du master ?
C’est assez particulier. Ce n’est pas un club fermé, mais on s’y retrouve entre nous. On en est ou on en est pas. Je ne peux pas trop dire ça autrement. Je ne peux dire si nous sommes des doux-dingues, des rêveurs, des geeks, dirons-nous, mais c’est vrai qu’on est peut-être à part, un peu différents… En marge, je ne sais pas. Peut être que c’est difficile de rentrer si on a pas mis un pied dedans. Après on est dans un master, on peut toujours proposer des titres pour commencer à aborder le genre. Là, je pense à de la littérature adulte : Porcelaine d’Estelle Faye. C’est un titre magnifique, la langue est géniale. Moi, je me suis régalée et je continue de m’enrichir grâce à des auteurs comme ça. On n’est pas obligé de lire de l’imaginaire pour comprendre. On peut prendre ça pour un conte. Après je ne sais pas pourquoi c’est plus difficilement abordable par les autres personnes. Je n’ai pas vraiment abordée cette question, peut-être parce qu’elle me dérange ou peut-être que je ne me suis pas encore posée la question. Pourquoi c’est perçu différemment ? Je ne sais pas. Nous sommes peut-être des gens un peu bizarre (rires).

Et du côté du professorat ?
Ce qui peut être dommage, c’est qu’ils ne connaissent pas beaucoup ce monde qui peut être absolument passionnant… En regard de tout ce qui passe en séries télévisées, et que tout le monde connait… Games of Thrones pour ne citer que lui, qui est passé dans le quotidien de beaucoup de personnes. Et pourtant, c’est de l’imaginaire !

Merci à Marielle Carosio pour son temps, ses corrections, son thé et son gâteau.

RENCONTRE AVEC JOHN SCALZI

Une rencontre avec un auteur millionnaire, futur goûteur de kouign amann, qui réfléchit sur notre monde , sans oublier une part d’humour.

Vous avez écrit sur Internet avant d’être publié. Est-ce que ça a changé votre façon de construire le récit ?

Ça a eu peu d’influence sur mon écriture. Par contre, ce qui m’a influencé, c’est que j’étais auparavant critique de film. Pendant plusieurs années j’ai regarder 200 à 300 films par an. Tout ce qui est construction du récit, dialogues, etc., je l’ai appris en étudiant les films. En tant que critique, je devais comprendre comment ça fonctionnait. Si vous lisez Le Vieil Homme et la Guerre, vous verrez que c’est écrit en trois actes, exactement comme aurait pu l’être un film.

Vous avez écrit sur Internet, avant d’écrire des versions audio, puis d’être publié. Peut-on vous considérer comme un méta-auteur ?

Puisque vous avez posé la question, vous savez que j’en suis un. Ce qui est intéressant avec Internet, c’est que beaucoup de personnes ont adopté des approches différentes pour essayer de se faire publier. Certaines essayent d’imiter celles que j’ai choisies durant les années 90 jusqu’au début des années 2000. Avec le recul, d’autres écrivains et moi-même avons l’impression d’avoir ouvert la voie. Ce que nous avons fait, d’autres peuvent dorénavant s’appuyer dessus pour le faire de manière professionnelle. Donc, toutes ces personnes me doivent de l’argent. (rires)

On peut donc vous considérer comme un proto-meta-auteur ?

Tout à fait ! Je vais écrire ça sur ma carte de visite ! (rires)

Je vous vois comme un paradoxe. Sur internet, vous êtes un écrivain avec une ligne de conduite, vous êtes droit, alors que de l’autre, vous vous vendez très bien. Est-ce compatible l’un avec l’autre ou est-ce ma vision européenne de l’auteur ?

Les deux sont vrais. Je suis un écrivain américain et, pour avoir du succès, il faut vendre ce qu’on fait, il faut faire de soi-même un produit rentable. Alors oui je suis écrivain, mais j’ai aussi un talent pour le marketing. J’apprécie de me montrer en public. Mon éditeur aime ça parce que je suis un bon client en tournée. Ça veut dire aussi que je peux me permettre toutes ces activités, je peux les assurer sans avoir besoin d’un autre emploi.

J’ai l’impression que vous expérimentez beaucoup lors de vos publications. Est-ce un challenge que vous vous faites à moins que vous ne soyez une brute de travail ?

Dans chaque roman, je me lance un nouveau défi pour faire quelque chose de différent. C’est important d’élargir ma boîte à outils d’écrivain, d’avoir de nouvelle capacités. Il faut dire aussi que je m’ennuie très vite.

Vous avez reçu le prix Hugo pour Your Hate Mail Will Be Graded. Est-ce que votre rétrospective du mois dernier cherchait à remporter le même prix ?

Non ! Cette rétrospective consistait en la republication d’une série d’articles à l’occasion des 20 ans de mon blog « Whatever ». J’ai fait ça pour savoir comment je réagirais face à l’évolution des thèmes abordés avec 20 ans de plus. La meilleure façon de me rendre compte de mon point de vue actuel sur une question, c’est d’écrire dessus. Tant que je n’ai pas écrit dessus, je ne m’en rends pas compte. Ça m’a permis d’analyser tout ce que j’ai pu écrire pendant 20 ans. 20 ans d’écriture sur un blog… ça fait beaucoup !

Que vous établissiez les règles d’un jeu meurtrier (l’hilketa) ou que vous répondiez aux questions d’enrôlement dans Le Vieil Homme et La Guerre, les réponses sont claires et étudiées de près. Pourquoi ne pas faire plus simple ?

C’est que je disais tout à l’heure. Pour réfléchir, j’ai besoin d’écrire. Ensuite, quand une personne se pose une question sur mon univers, j’ai envie d’y répondre, non seulement pour le lecteur, mais aussi pour moi. Ça m’aide à écrire mes histoires. Pour ce qui est des personnages transgenres dans Le Vieil Homme et La Guerre, je n’y ai pas vraiment réfléchi en écrivant ce roman. En revanche, c’était intéressant d’introduire ce thème dans les livres suivants en faisant en sorte que ça s’insère bien dans l’univers. Maintenant, je réfléchis à cette question et je continue de la développer.

Au fil des années, votre humour s’est assagi, affiné, est-ce un gain de maturité ?

Mon humour n’a pas évolué, mais j’ai d’avantage confiance en mon lectorat. Avec le temps, ma sensibilité à évolué mais il y a aussi mes lecteurs. Ils sont habitués à mon humour, donc je n’ai pas besoin d’insister dessus. Le lecteur peut sentir l’humour dans le contexte.

Vous avez signé un contrat de 2 millions de dollars pour 13 livres en 10 ans. Est-ce que les droits d’auteurs y sont liés ?

Non, j’ai gardé tous les droits annexes (audio, cinéma). Le contrat porte uniquement sur les textes imprimés. Je dis toujours à mes confrères écrivains de garder leurs droits, de ne jamais les céder. C’est toujours à l’écrivain de garder la main dessus. Je ne céderais mes droits pour rien au monde.

Vous avez écrit « Dans cet univers, séduire un homme hétérosexuel est la plus facile des difficultés », Vous avez une politique anti-harcèlement dans les événements où vous êtes présent, vous avez donné de l’argent lorsqu’un « troll » était sur votre blog. Peut-on vous considérer comme militant ? (1)

Je ne me vois pas comme un militant, je ne le mérite pas. En tant qu’homme blanc hétéro, je n’ai pas cette légitimité. Par contre, j’ai la liberté et le droit de m’exprimer sur les questions politiques, de société, etc. Quand je le fais dans le milieu de la science-fiction ou ailleurs, que quelqu’un comme moi exprime ces idées, ça a du poids. Si je ne le faisais pas, j’aurais honte. Tant que j’aurai un micro, je m’en servirai pour m’exprimer sur des sujets comme l’art, ma communauté, ce qui ne fonctionne pas, etc. Ça ne m’empêche pas de dire parfois des bêtises et il est alors normal qu’on me le reproche. Ce n’est pas de commettre une erreur qui est grave, mais de la reproduire.

En France, on considère l’Artiste avec un grand A. Quelle votre vision de l’auteur ? Quelle est celle des Etats-Unis ?

Hum. Ça dépend du genre d’écrivain que vous êtes. Les auteurs de fiction littéraire ont droit à leur majuscule, mais pas les auteurs de littérature de genre. Moi, ça me convient. On peut mettre une minuscule à artiste ou à écrivain, je me fiche pas mal de ce que pensent les autres. De plus, c’est le genre qui a fait ma fortune ! J’ai signé un contrat de plusieurs millions. Aux Etats-Unis, l’argent ne se cache pas…. Je ne suis pas un Artiste avec un grand A mais ce contrat a permis de payer ma maison, de mettre à l’abri du besoin.

Le succès est au rendez-vous quand on parle de science-fiction dans les films, les séries et les jeux vidéos. Est-ce qu’on rencontre le même engouement en littérature aux Etats-Unis ? Ce n’est hélas pas le cas en France.

Le problème est le même dans mon pays. Se montrer avec un livre de science-fiction, c’est toujours stigmatisé aux Etats-Unis. Une partie de la solution consiste à imprimer des couvertures qui ressemblent moins à des livres de science-fiction. Heureusement l’essor de la culture geek est tel que je peux me permettre d’avoir des couvertures très référencées science-fiction et d’être dans la liste des best-sellers. Vive les geeks !

Avez-vous enfin trouvé un smartphone qui vous convienne ?

(Le montrant) Mon précieux ! J’ai un pixel 3 maintenant et je l’apprécie énormément. Quand j’ai débuté ma tournée, mon ancien téléphone s’est arrêté. J’étais embêté car toute ma vie était dedans. Ce modèle me permet de faire de très belles photos et j’en prends autant qu’avec mon appareil photo. J’aime aussi sa couleur, c’est un ton chair qui me va bien au teint. (rires)

Vous avez un goût particulier avec la nourriture : Coca-Cola zéro, burrito, tarte schadenfreude, etc. Mais avez-vous essayé le kouign-amann ?

J’en ai entendu parler et j’ai très envie d’essayer. Vous le savez, j’adore le sucre, les sucreries, ainsi que le beurre. C’est une pâtisserie qui a été faite pour moi !

Vous participez à des débats pendant les Utopiales, allez-vous utiliser le naqmoac ?

Aux Etats-Unis, pendant la séance de questions du public, on a toujours une personne qui se lève et qui dit (prenant la voix des muppets) « C’est plus un commentaire qu’une question ». Ça dure cinq minutes et ça n’apporte rien. Donc, quand je suis le modérateur, je fais une annonce du genre : « Les intervenants vont parler pendant 40 minutes, ensuite vous pourrez poser des questions. Vos questions devront se présenter sous la forme d’une question, elles ne devront pas être en plusieurs parties et elles ne devront pas être plus longues qu’un tweet ». Si je procède ainsi, c’est pour qu’il y ait le plus de questions possible. Si on pose ces règles dès le début de la conférence on peut dire à celui qui ne les respecte pas : « Non, passons à la question suivante ». Ce procédé, je l’ai surnommé « Naqmoac » (« Not a question, more of a commentary »). Comme je ne serai pas modérateur pendant les Utopiales, je n’y aurai pas recours.

Merci à John Scalzi pour avoir répondu à des questions inhabituelles avec gentillesse et humour, ainsi qu’à Mikael Cabon pour son aide précieuse.

(1) Voir l’article d’Actualitté à ce sujet

Vous pouvez suivre John Scalzi sur son blog

RENCONTRE AVEC ANDRE-FRANCOIS RUAUD

André-François Ruaud 2018Où l’on parle ovins, bibliothèques, littératures, pays imaginaire et vocabulaire québécois

Nous allons aborder la quatorzième année des Moutons électriques. Si tu devais faire un résumé, est-ce une balade, un parcours ou un chemin de croix ?

André-François Ruaud : Hm… Chemin de croix quand même. C’est très dur d’être éditeur. C’est épuisant, ce sont des inquiétudes tout le temps. Évidemment, c’est aussi plein de satisfaction, sinon, je ne suis pas complètement maso, j’aurais fait autre chose, mais avouons-le, faut être un peu marteau. On me l’avait dit avant que je devienne éditeur et je le constate. Mais c’est un boulot que j’aime toujours, à la passion, parce que quand la passion n’y sera plus, je ne pourrai plus le faire. Je trouve énormément de choses qui m’intéressent et j’ai toujours cette passion. Ce n’est pas simple, mais je ne me plains pas. Je fais un métier que j’adore.

Les Moutons électriques, c’est un nom original pour une maison d’édition qui veut éditer principalement des auteurs français.

André-François Ruaud : (Rires) Comme tu le sais, ça provient du roman Les Androides rêvent-ils des moutons électriques, le Blade Runner de Philip K. Dick, mais c’est parce que j’ai co-créé Les Moutons électriques… La maison a été créée en 2003 avec plein de monde, mais mon principal associé c’était Patrice Duvic, un éditeur lyonnais et parisien et c’était un ami personnel de Philip K. Dick. Dans son placard, Patrice avait une chemise hawaïenne qu’avait portée Philip K. Dick (rires). Ce nom, c’était un moyen de rendre hommage à Philip K. Dick et à Patrice Duvic.

Le mouton est un ovin généralement considéré comme stupide. Du point de vue culinaire, on aime celui des prés salés ou celui de Ouessant… Ce dernier est aussi apprécié comme tondeuse écologique. Qu’en est-il de vos moutons ?

André-François Ruaud : Les Moutons électriques, c’est un nom qui nous a séduit tout de suite… Qui nous a défrisé (rires). Ce n’était pas pour le côté ovin, bien entendu, mais en vérité, pour le rythme de ce nom. Ça m’a fait penser au Serpent à plumes ou aux Humanoïdes associés, c’est-à-dire un nom d’éditeur en plusieurs morceaux. Le Serpent à plumes comme les Humanoïdes associés, ce sont de très belles aventures éditoriales. Quand une copine nous a proposé ce nom là, ça nous a séduits immédiatement.

Tu édites de la littérature populaire. Le terme semble aujourd’hui galvaudé. Peux-tu en donner une définition ?

André-François Ruaud : Je publie à la fois de la littérature populaire et de la littérature de genre. Je ne sais pas si c’est galvaudé. Les séries télé de nos jours sont éminemment populaires, c’est dans ce sens-là que j’entends « populaire », une littérature qui plaît à un grand nombre. Ça ne veut pas dire pour autant que c’est une littérature médiocre, mais c’est une littérature de genre… Je considère qu’il y a trois faces de littératures. Il y a la littérature « blanche » officielle, il y a la littérature noire, c’est-à-dire le polar, et il y a les littératures de l’imaginaire. Pour moi, les gens vraiment cultivés, les gens qui m’épatent totalement, ce sont les gens qui maîtrisent les trois genres. Par exemple, David Vincent, le directeur de L’Eveilleur et de L’Arbre vengeur, m’épate absolument car il maîtrise à la perfection la littérature générale et les littératures de l’imaginaire. Pour moi, c’est ça être vraiment cultivé.

Dans une autre vie, tu as été libraire de bande dessinée. Pourquoi ne pas devenir éditeur du 9eme art ?

André-François Ruaud : J’aurais pu, c’est sûr, mais, c’est un autre métier. Ce n’est pas éditeur, c’est éditeur de bandes dessinées. J’en avais pas envie. J’adore la bande dessinée, mais j’aime encore plus tout ce qui est littérature.

Tu lis et pratiques la psychogéographie. Qu’est ce que c’est ?

André-François Ruaud : La psychogéographie, c’est l’art de se promener en ville, l’art de se perdre en ville et l’art d’en parler. Parler de ses promenades, des sensations que donne la ville, de l’influence de la vie urbaine sur la vie humaine et de l’interaction de la nature avec la ville.

Toi qui es bordelais. A-t-on des balades psychogéographiques sur Bordeaux ?

André-Francois Ruaud : Je n’en ai pas rédigé, mais ça pourrait se faire,.. Comme dans toutes les grandes villes, Mais pour faire de la psychogéographie, il faut que la ville soit assez vaste et Bordeaux a cet avantage de ne pas être spécialement très peuplée, mais d’être très vaste, très étendue. Donc, pour répondre à ta question, on peut le faire.

Tu apprécies Bordeaux, comme tu as apprécié Lyon, mais pourquoi cet amour particulier de Londres ?

André-François Ruaud : Londres, c’est une forme d’exotisme. Oh, je me rends compte que ce n’est pas très original, d’aimer cette ville. On est des centaines et des milliers à aimer ou à avoir aimé Londres, Pour moi Londres et même l’archipel britannique en général, c’est un peu comme un pays imaginaire, très sophistiqué. Je le trouve fascinant. J’aime lire des romans qui se passent dans ce pays imaginaire, mais c’est un pays imaginaire qui a un avantage supplémentaire… On peut y aller ! C’est formidable quand même !

Tu as fait partie d’une gang lyonnaise… Qu’est-ce que la Gang ?

André-François Ruaud : Quand j’étais à Lyon, j’avais envie d’avoir autour de moi des amateurs de genres et de bandes dessinées. J’ai cherché à créer une bande d’amis, de discussion voire d’écriture… Ce groupe est né dans une voiture en rentrant d’un salon de science-fiction à Nancy. Nous étions assez intéressés sur le vocabulaire québécois et on a décidé de s’appeler la Gang. En québécois, il y a des mots qui n’appartiennent pas au même genre qu’en français. C’est un clope et une gang… Voilà. C’était ambitieux, parce que c ‘était un déjeuner hebdomadaire. On y est arrivé. Tous les jeudis on se réunissait, pendant quelques années, c’était très chouette !

Le Club de l’hydre en est-il le pendant bordelais ?

André-François Ruaud : Tu as tout compris. Lyon est une ville de passage. La plupart des membres de la Gang sont partis, donc la Gang s’est dissoute… littéralement. Et moi aussi, je suis parti. Quand j’ai décidé d’arriver à Bordeaux, je connaissais quelques personnes et je leur ai proposé de faire un dîner mensuel. En hommage à mon camarade Francis Saint-Martin, on a appelé ça Le Club de L’hydre.

Tu as une théorie : « Au début des années 80, notre planète est passée dans une singularité qui en a arraché tout goût et bon sens créatif. » Est-ce le cas pour la littérature ?

André-François Ruaud : (rires) Oui, c’est aussi le cas pour la littérature. Essayes de relire Poppy Z. Brite, par exemple. C’est clinquant au possible… Les années 80, c’est les années du clinquant, donc j’aime cette théorie un peu idiote du passage de la planète dans une singularité qui aurait arraché brièvement tout sens du bon goût…

Pourtant, les années 80, ce sont aussi les années où tu as commencé à travailler, à écrire. Est-ce que ça veut dire que tu avais mauvais goût ?

André-François Ruaud : Oui, j’aimais bien entendu certaines choses que je n’aime plus du tout. (rires)

Sur les différentes interviews de toi, il y a souvent la même photo. Est-ce une coquetterie de ta part ou tu ne changes pas au fil des années ?

André-François Ruaud : Premièrement, je n’ai pas beaucoup changé (rires). Deuxièmement, oui, c’est une coquetterie, en ce sens, que j’avais envie d’avoir une photo officielle…. mais j’en ai changé depuis peu parce que j’ai la barbe. Il n’y a pas longtemps, une jeune femme photographe a mitraillé une conférence où j’intervenais. Je lui ai demandé l’autorisation d’utiliser une des photos, qui me plaisait bien.

Tu apprécies la musique sophistiquée. Peux-tu nous en dire plus ?

André-François Ruaud : J’apprécie le progressive-rock et le jazz-rock. Voilà ce que j’aime particulièrement. Ce sont des musiques sophistiquées au niveau de l’instrumentalisation et de l’arrangement. Mais qui t’a dit que c’est ce que j’appréciais ?

Temps de Livres : Tu l’as écrit sur ton blog.

Tu as une maison soigneusement décorée, des bibliothèques choisies (aucune ne vient d’Ikea), une cuisine raffinée… Peut-on dire qu’André-François Ruaud est un esthète ?

André-François Ruaud : C’est prétentieux, donc je te laisse le dire. (rires)

Ton blog à pour titre Neverland. On ajoute à cela des achats compulsifs de Mickey-Parade, des titres de La Bibliothèque verte, etc. Es-tu atteint du syndrome de Peter Pan ?

André-François Ruaud : Oui, c’est évident ! Je n’aime pas l’idée de vieillir, je suis très jeuniste et je me rends parfaitement compte que le fait d’acheter des anciens Bibliothèque rose et verte, c’est un rêve d’enfant. Une fois, étant môme, j’étais dans un Monoprix et ils avaient tout un présentoir de vertes et roses. J’ai eu une vraie gourmandise… J’ai eu envie de tous les avoir. Pourtant, mes parents étaient généreux. je me rends compte avec le recul qu’ils me donnaient beaucoup d’argent de poche pour acheter des bouquins. J’avais beaucoup de livres, mais je ne pouvais pas acheter tous les Bibliothèques rose et verte (rires)… Je le fais maintenant ! Ce n’est pas très sérieux, ce n’est pas mature, mais je le fais !

On m’a demandé si André-Framboise aime toujours la vergeoise. (C’est une private joke ndlr)

André-François Ruaud : (Rires) No comment.

Merci à André-François Ruaud d’avoir répondu à mes questions. Merci à la librairie Critic pour son accueil

RENCONTRE AVEC PIERRE ALARY ET RONAN TOULHOAT

conana-glenat

A l’occasion des deux premiers tomes de la collection Conan, rencontre avec les deux dessinateurs Ronan Toulhoat et Pierre Alary. On parle de l’équipe éditoriale, des récits de Robert E. Howard, mais aussi de François Pignon et de l’Agent 212,

Comment avez-vous connu l’univers de Robert E. Howard ?
Ronan Toulhoat: J’ai vu le film de John Milius dans la fin des années 1990, et ce n’est que fin 2013, que je décide de m’intéresser à la littérature américaine du début du XXème siècle. Je commence à lire du Edward Rice Burroughs (TarzanLe Cycle de Mars ndlr), du Robert E. Howard, je lis les Conan, etc. et un an après, Jean David Morvan nous approche Vincent (Vincent Brugeas, le scénariste ndlr) et moi, pour nous demander si on veut être sur le projet. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire. Quand on s’est mis dans l’exercice de l’adaptation, on s’est frotté à un personnage quasi-iconique, mais tout en restant dans notre vision du personnage.

Pierre Alary : J’ai découvert Robert E. Howard quand j’étais ado, parce qu’à l’époque je lisais beaucoup de littéraire américaine néo-gothique : Hobson, Lovecraft, Howard, etc. Notamment grâce aux éditions Néo. J’ai commencé Howard avec Solomon Kane avant de lire du Conan, mais je ne les ai jamais relus, même avec les nouvelles traductions. L’auteur faisait partie de mon histoire, de ma culture.

Avez-vous lu Conan en bande dessinée ?
Pierre Alary : J’en ai lu en comics, mais que ce soit Barry-Windsor Smith ou John Buscema, je n’ai pas apprécié leur travail sur le personnage. Du coup, je me réfère plus à la littérature.

Ronan Toulhoat : Je n’ai jamais lu les comics. J’avais les illustrations de Frazetta en tête, mais je n’ai découvert le travail de Buscema que largement après. Rétrospectivement, quand on voit le travail qu’ils ont fait, Conan est déjà à l’époque une grosse licence, largement exploitée par les américains. C’est à remettre dans son contexte aussi. On va demander aux jeunes dessinateurs qui apprennent leur métier, de dessiner sur des licences comme celles-ci. Ils dessineront un ou deux épisodes et ils passeront à autre chose. Donc, je suis comme Pierre, je me suis plus attaché au texte, mais au final, ce n’est pas plus mal, car je restais dans l’image du Conan que je me projetais.

Maintenant que vous avez œuvré sur le projet éditorial de Conan. Que pensez-vous du personnage ? Quelle est cette vision européenne, voulu par Patrice Louinet (Co-directeur de la collection ndlr) ?
Pierre Alary :  Une vision graphiquement européenne…

Ronan Toulhoat : Comme le dit Patrice Louinet, avec ce texte, ce format, on revient aux sources de ce que voulait Howard pour son personnage de Conan. C’est Sprague de Camp qui a donné une chronologie aux nouvelles, pour que le personnage de Conan colle à l’image du self-made man à l’américaine. Le mec qui ne part de rien et qui devient roi. Pour Howard, ce n’est pas çà. Vincent, mon scénariste, compare le personnage de Conan à Francois Pignon. C’est une sorte de personnage type qui lui permet, dans son environnement de fantasy, de raconter plusieurs histoires avec le même personnage. Mais il y a certaines nouvelles où le personnage de Conan n’intervient pas. Il n’est que spectateur. C’était là qu’il était intéressant de travailler sur Conan et de se rendre compte aussi que ce personnage, c’est une sorte d’anarchiste. Il est contre la civilisation qui pervertit socialement et politiquement les hommes.

La civilisation d’Howard, elle est pervertie.
Ronan Toulhoat : Oui, c’est une vision nihiliste.

Pierre Alary : C’est la vision de son époque. C’est la projection du romancier.

Comme s’est passé la relation avec Patrice Louinet ?
Pierre Alary : On n’en a pas eu. C’était plutôt avec l’éditeur. Celui-ci faisait le lien entre la collection et nous. Il était là en amont.

Ronan Toulhoat : C’est plutôt les scénaristes qui ont eu des rapports avec lui. Vincent, comme Jean-David Morvan ont eu un mémo pour rappeler qui est Conan, ce qu’il faut faire ou pas. Pour Vincent, ce qui était dedans était assez évident. Quand il a lu les nouvelles, c’était ce qu’il s’était projeté, ça lui semblait assez évident. Pour d’autres scénaristes, ce rappel a du être nécessaire.

Avez-vous choisi le récit que vous avez illustré ?
Pierre Alary : Je n’ai pas choisi le récit mais j’ai choisi la position. A la base, je devais être sur un autre récit, écrit par Patrice Louinet. Le dessinateur prévu sur le récit de Jean-David Morvan s’est désisté et je me suis permis de me proposer sur le projet. Il a accepté et ça m’a permis de me retrouver dans le peloton des premières sorties plutôt que des dernières. Sur des séries au long terme comme celles-ci, ça peut être intéressant.

Ronan Toulhoat :  Quand nous sommes arrivés sur la collection, nous étions parmi les derniers et Glénat nous a proposé trois nouvelles. Elles ne nous plaisaient pas. Par contre, nous avions lu tout l’oeuvre d’Howard sur Conan et la nouvelle Le Colosse Noir nous intéressait. Elle n’était pas non plus dans le choix de Glénat. On leur a dit qu’on voulait travailler sur celle-là, sinon ce ,’était pas la peine. Ils ont accepté et on a commencé à travailler. La nouvelle regroupait plusieurs choses qui nous intéressait. Il y avait cette notion du personnage qui partait de rien pour devenir général du jour au lendemain. Il y avait cet aspect politique avec la princesse et ce côté très épique de la bataille. C’était la première fois que je me confrontais à une gestion de bataille. Ça me sortait de ma zone de confort. Je revenais aussi au franco-belge après pas mal de temps  sur du format comics, donc cet ensemble était intéressant.

Pierre Alary : De mon côté, comme Jean-David Morvan est le directeur de collection, je pense qu’il a choisi en premier. La Reine de la Côte Noire  n’est pas la pire des nouvelles de Conan, parce qu’il rencontre son seul grand amour. La faiblesse de Conan, c’est dans cette nouvelle. Par contre,  il y a une chose qui me plaisait bien, c’était les hyènes géantes. Jean-David Morvan ne les a pas mis et c’est dommage. Je les ferai dans le deuxième tome (rires).

Comment aborder une énième adaptation de Conan ?
Pierre Alary :  Il ne faut pas dessiner à la façon de Frazetta ou celle de Buscema, parce que c’est juste impossible. L’idée des directeurs de collection, c’était de prendre des dessinateurs avec des styles différents, pour que chacun le fasse à sa façon. S’ils avaient pris le dessinateur de L’Agent 212, Ils auraient voulu le voir avec un gros nez (rires). Il ne va pas se forcer à faire du réalisme. C’est l’idée aussi de la collection.

Ronan Toulhoat : Il faut se faire plaisir avant tout.

Comment s’approprier un personnage iconique qui puisse plaire aux lecteurs ?
Pierre Alary : On n’en sait rien. Les lecteurs auront le choix entre quinze Conan différents. Certains vont se vendre à quinze mille exemplaires et d’autres à deux mille.

Ronan Toulhoat :  J’ai vu sur les forums que certains n’aimaient pas mon Conan et préféraient celui d’Anthony Jean…

Pierre Alary :  Qu’ils achètent celui d’Anthony Jean (rires) !

Ronan Toulhoat : Ce ne sont que des one-shot. Ils ne sont pas obligés de prendre toute la collection.

Pierre Alary : Ce qu’il fallait éviter entre nous, c’était une compétition malsaine. Du fait qu’on n’ait pas été mis en contact, ça a fonctionné. Aucun ne nous n’est capable de citer les quinze équipes. On ne s’est pas montrés nos Conan respectifs en les comparant. Chaque équipe a un style différent. Ça permet d’éviter ce genre de conflit interne.

Ronan Toulhoat : Encore une fois, nous n’avions pas lu les comics. On n’était pas dans une sorte d’hommage à la manière de… On s’est fait plaisir avant tout et c’est le principal. Après la notion de se faire plaisir chez un auteur, c’est ce qui est ressenti par le lecteur. Il prendra aussi du plaisir à lire.

En tant que lecteur, est-ce que vous attendez un titre de la collection plus qu’un autre ?
Pierre Alary
:  Je ne connais pas les équipes, mais j’ai une bonne copine, Virginie Augustin, qui m’a montré ce qu’elle a fait. Ça a l’air plutôt beau… Comme d’habitude, on va dire (sourire).

Ronan Toulhoat :  J’attends de voir La Citadelle Ecarlate, dessiné par Etienne Leroux. Je suis curieux aussi de voir ce qu’à fait Didier Cassegrain.

Tous les deux vous avez travaillé sur des personnages mythiques : Sinbad le marin, Moby Dick, Philippe Auguste, Tancrède, Sherlock Holmes, etc. A quand des gens simples ?
Ronan Toulhoat : Au travers de ses personnages qui sont épiques, presque mythologiques, on essaie de raconter des histoires d’hommes simples, parce que ce sont des hommes avant tout.

Pierre Alary : Adapter des personnages « iconiques », c’est vrai que ça fait partie aussi du travail quand tu fais de la bande dessinée, c’est d’aller au-delà de l’ordinaire. En tout cas pour Ronan et moi, pas pour tout le monde. C’est comme faire du cinéma, de l’aventure, voir de l’extraordinaire. Si en plus,  tu as l’occasion de te frotter à des personnages qui font partie de la culture, c’est assez excitant. Tu te dis, que toi aussi tu fais partie de ta propre histoire. Pour Conan, je fais partie des personnages qui ont fait du Conan ! C’est génial !

Merci à la librairie Critic d’avoir permis cette rencontre ainsi qu’à la responsable événementielle des éditions Glénat.
Une interview enregistrée sous l’influence du fond sonore : La bande originale du film Conan Le Barbare par Basil Poledouris.

 

 

RENCONTRE AVEC LES AUTEURS DE NARAGAM

A l’occasion de la sortie du troisième tome de Naragam, nous avons rencontré les auteurs de cette trilogie. On y parle surf, villes en ruines, Télérama et fantasy…

Mike et Michael Le Galli. Un grand, un petit, un brun un blond surfer… Les Laurel et Hardy de la bande dessinée ?

Michael : Essaie de te souvenir qui fait Laurel, qui fait Hardy. Il n’y a pas de petit dans ce duo, parce que Stan Laurel est grand et filiforme.  A l’opposé de Hardy, qui est corpulent. Tu fais le corpulent ?

Mike : Oui, je vais faire çà.. (rires). On ne le sait pas, mais Hardy était surfeur.

Michaël : On l’appelait Le Hardi ! (rires)

Si vous vous connaissez depuis de longues années, vous n’avez que deux collaborations ensemble. Pourquoi ?

Mike : Ce sont des collaborations au long cours. Naragam, c’est un projet qui dure depuis cinq ans . On a commencé les premiers croquis en 2013. Pour La Guerre des OGM, on a travaillé dessus pendant près de quinze mois.

Pour Naragam, qui a initié le projet ?

Michaël : C’est moi ! Quand je venais à Brest, je passais dire bonjour à Mike. S’il n’y avait pas les illustrations liées à Naragam, il avait des book remplis de dessins extraordinaires. On avait au moins quatre books avec ces personnages incroyables. D’ailleurs certains de ces dessins sont dans les recherches du premier tome. Un jour, je lui ai dit que j’empruntais ces books et qu’avec je ferai une histoire… Il a commencé à blêmir, il ne voulait pas que je parte avec (rires). Je voulais m’inspirer de ses personnages, de son univers graphique, pour raconter une histoire.

Mike : Pour la petite histoire, je n’ai pas tout de suite voulu

Michaël : Tu voulais optimiser ton rapport dessin/temps de réalisation, vu que tout était réalisé au crayon.

Mike : Çà c’était en 2011 et j’ai fait les Death Squad. Michaël est revenu à la charge après.

Michaël : Si Mike voulait recollaborer, j’étais partant pour voyager dans cet univers graphique.

Mike : Michaël m’a recontacté un été. Il avait une base d’histoire. Tu te souviens ? Il y avait un micro-synopsis écrit sur une page de Télérama,…

Michaël : … Que j’avais écrit à la plage (rires).

Mike : Il m’a demandé ce que j’en pensais. J’étais partant. Par contre, on pensait en faire un one-shot en noir et blanc.

Peut-on dire que c’est une co-création ?

Premières versions de Geön

Michaël :  C’est une création à partir de l’univers graphique de Mike.

Mike : Ça a été une création commune. On s’est nourri l’un et l’autre.

Mike : Ça s’est créé à partir de mes dessins. Il y avait une chose de Michaël aimait bien. Il appelait çà, les compressions. Ce sont toutes ces images de cadavres de titans. Dès les premiers échanges, il voulait organiser la bande dessinée autour de ces illustrations. Ensuite, l’histoire s’est étoffé autour de Geön, de Sajiral, etc…

Mike : Avec Michaël, on voulait quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Pendant près de trois mois, je n’ai fait que des recherches de design.

Michaël : On voulait des pleine pages, des double-pages, On voulait retrouver l’univers graphique de Mike tout en évitant les poncifs de la fantasy : Nains, elfes, etc.

Mike  : Pour le personnage principal, Geön, on s’est inspiré d’un de mes autres livres d’illustrations : Bestiaire des Trois Terres.

Michaël : Geön était dessiné des milliers fois. Sur  270 pages, il était présent dans toutes les cases ou presque. Il fallait qu’on trouve un personnage qui puisse exprimer un certain nombre d’émotions graphiquement, mais aussi  qui soit rapide et facile à dessiner.

Mike : Je voyais un personnage rond, parce qu’on va plus facilement vers ce qui est rond, alors que Sajiral, c’est le contraire. Il est tout en longueur.

Michaël : Geön aurait été plus dur, plus sévère si on avait retenu la première version…. Quelque part, la personnalité de Geön a rejoint son physique. Il est devenu peut-être plus naïf que ce qu’il aurait pu être. C’est intéressant. Ça induit les événements, les réactions des personnages.

Il y a un troisième auteur : Josselin Paris. Il a fait les couleurs. Comment est-il arrivé dans cette aventure ?

Mike : Nous avions déjà collaboré ensemble sur l’album des  Death Squad paru aux Editions Delcourt , Josselin ayant réalisé les couleurs dudit album. J’avais beaucoup aimé son travail notamment au niveaux des ambiances, de la lumière dans certaines cases des Death Squad et j’avais vu aussi certaines de ses illustrations personnelles publiées sur son blog. Quand le projet Naragam a commencé à vraiment prendre forme, c’est tout naturellement que je me suis tourné vers lui. Dans mes souvenirs, Josselin avait dû coloriser trois ou quatre pages, plus la colorisation des croquis de personnages quand nous avions monté le projet. Josselin avait réalisé les essais couleurs sur les pages en couleur infographique avec un résultat très proche d’une technique d’encres aquarelles ou de peintures et cela m’avait immédiatement séduit. Et pas que moi je crois !

Michaël :  Il a fait un travail magnifique. Le dessin de Mike est si dense, si puissant qu’il est compliqué de faire des couleurs.

Mike : On en parlait encore récemment. Avec Josselin, nous passons beaucoup de temps pour les réglages, pour conserver le grisé du crayonné. Au niveau des teintes, il a proposé de bonnes idées. Quelquefois, j’avais des idées précises sur l’ambiance. Je faisais des captures d’écrans de films, par exemple. Par contre, il avait aussi des idées. Avec la page d’introduction du premier tome, il réussit à nous faire rentrer dedans rapidement.

Michaël : Sur les trois tomes, il y a une vraie progression. Une véritable adéquation entre les dessins et la couleur.

Mike : Le premier tome en a subi les frais. Il fallait se caler. Ensuite, on a retravaillé dessus ensemble.

Exemple de mise en couleur par Josselin Paris

Sur le dessin, on peut voir des influences de H.R.Giger, Mike Mignola, Frank Frazetta, Bernie Wrightson… Ce sont des ambiances sombres. Pourquoi être attiré par le côté obscur de la force (ndlr : La rencontre a été faite le 4 mai jour du Star Wars Day)

Mike : C’est une histoire de personnalité. C’est attirant. Il se passe des choses, on ressent une part de mystère. Ça permet aussi une sacrée marge de manœuvre dans la création. Le réalisme me fige complètement au niveau créatif. Dès que ça devient sombre, ça devient moins compliqué à faire. C’est un univers qui me porte énormément. C’est aussi pour çà que j’apprécie ce que fait Mike Mignola. Ses univers sont contrastés, c’est en noir et blanc. Quand je prends quelque chose de Mignola, je le prends en noir et blanc. Je suis aussi nourri à çà. Je lisais des illustrés comme Spectral, etc. Ça a du m’influencer.

Michaël, c’est un univers sombre que tu as voulu développer.  Comment raconter un univers sombre qui ne soit pas dépressif ? 

Michaël :  On y tombe ! Dans le premier tome, Geön est confronté à une forme de mélancolie. C’est comme une forme de dépression. Son personnage veut tout comprendre, tout savoir et c’est une quête sans fin, même s’il reste optimiste. C’est cette envie qui lui donne de l’énergie pour repartir, d’aller de l’avant, tout en ayant cette candeur. A la fin, il partage son savoir.

Tu avais déjà scénarisé de la fantasy, mais ici, il est question de dark-fantasy. Etais-tu un habitué de ce genre ?

Michaël : Oui. Je lis aussi bien la high-fantasy que la dark-fantasy. J’aime beaucoup ce genre et j’en lis régulièrement.

S’approprier l’univers graphique d’un auteur pour en faire un scénario, n’est-ce pas revenir à tes études : L’ethnologie ?

Michaël :  Non. L’univers est uniquement graphique, Il n’est pas nourri d’histoire, de culture, etc. A aucun moment, dans les books de Mike, il y a des indications qui permettraient de définir une culture. J’invente tout. La structuration de la société, les Derkomaï, les Twörb, etc. Je m’approprie l’univers graphique, mais c’est moi qui apporte l’univers narratif, celui dans lequel vont évoluer les personnages.

Mike, comment as tu ressenti, cet univers narratif à partir de ton univers graphique ?

Mike : Ça s’est fait naturellement, ça collait bien. Nous avons discuté ensemble sur les habitations, sur  les différentes races, mais il n’y a eu aucun problème particulier.

Michaël : Ensuite, il y a des choses étonnantes dans l’histoire. Certains moments auraient pu être différents. Par exemple, Mike ne voulait pas dessiner de ville….

Mike : … Ou alors… En ruine !

Michaël : Ou en ruine ! Ça induit le scénario. La cité de Drëk,… Mike ne voulait dessiner aucun habitant. J’ai du trouver une astuce. Finalement, cette solution est meilleure que la première version de l’histoire. où on visitait la ville. Souvent je partais des contraintes de Mike pour construire mon scénario.


D’où viennent l’origine des noms ? Pour Naragam, j’ai trouvé des origines indiennes, un satellite météo, etc…

Michaël : Nous sommes dans un univers imaginaire total donc je cherche et je me laisse dériver. Pour les Twörb, nous sommes dans les marais, donc c’est la tourbe, ensuite tu cherches quelque chose, une sonorité, une petite musique dans le nom…

Mike : Sajiral devait s’appeler Diabal. Michaël m’avait demandé mais je trouvais que ça sonnait trop comme « diable ». Il m’a proposé « Saji-râ » et je trouvais qu’il fallait garder la sonorité « al ». Maintenant, on trouve çà évident, les noms collent très bien aux personnages. Bròg, c’est génial, comme nom !

Michäel : Les noms viennent aussi comme çà.  Tu vois un animal,  tu cherches le nom latin, tu dérives la racine, etc.

Mike : Pour Bestiaire des Trois Terres, je cherchais des noms à consonances scandinaves. On regarde, on recherche, on s’inspire.

Tout le dessin se fait au crayon, donc un travail long et ardu. Pourquoi ne pas passer à une autre technique ?

Mike : Je n’aurai pas eu le même rendu. J’ai deux books. Le premier avec des dessins crayonnés, l’autre avec des dessins encrés et ce n’est pas la même chose. Je travaille au crayon papier, avec différentes valeurs de gris. Il y a plusieurs crayons. Je travaille avec des mines de 0,5mm et je les taille en biseau, pour avoir un rendu très fin. J’utilise aussi des mines de 0,3mm. Le rendu se rapproche de la gravure sur certaines pages originales, mais c’est très long. Pour gagner du temps, je travaille sur du petit format, le A4. Les double-pages, je les fais au format A3, mais ça demande quatre jours de travail.
Pour revenir à ta question, je n’aurai pas pu passer à une autre technique en cours de route, mais c’est çà qui avait séduit l’éditeur, la qualité des crayonnés.