RENCONTRE AVEC JOHN SCALZI

Une rencontre avec un auteur millionnaire, futur goûteur de kouign amann, qui réfléchit sur notre monde , sans oublier une part d’humour.

Vous avez écrit sur Internet avant d’être publié. Est-ce que ça a changé votre façon de construire le récit ?

Ça a eu peu d’influence sur mon écriture. Par contre, ce qui m’a influencé, c’est que j’étais auparavant critique de film. Pendant plusieurs années j’ai regarder 200 à 300 films par an. Tout ce qui est construction du récit, dialogues, etc., je l’ai appris en étudiant les films. En tant que critique, je devais comprendre comment ça fonctionnait. Si vous lisez Le Vieil Homme et la Guerre, vous verrez que c’est écrit en trois actes, exactement comme aurait pu l’être un film.

Vous avez écrit sur Internet, avant d’écrire des versions audio, puis d’être publié. Peut-on vous considérer comme un méta-auteur ?

Puisque vous avez posé la question, vous savez que j’en suis un. Ce qui est intéressant avec Internet, c’est que beaucoup de personnes ont adopté des approches différentes pour essayer de se faire publier. Certaines essayent d’imiter celles que j’ai choisies durant les années 90 jusqu’au début des années 2000. Avec le recul, d’autres écrivains et moi-même avons l’impression d’avoir ouvert la voie. Ce que nous avons fait, d’autres peuvent dorénavant s’appuyer dessus pour le faire de manière professionnelle. Donc, toutes ces personnes me doivent de l’argent. (rires)

On peut donc vous considérer comme un proto-meta-auteur ?

Tout à fait ! Je vais écrire ça sur ma carte de visite ! (rires)

Je vous vois comme un paradoxe. Sur internet, vous êtes un écrivain avec une ligne de conduite, vous êtes droit, alors que de l’autre, vous vous vendez très bien. Est-ce compatible l’un avec l’autre ou est-ce ma vision européenne de l’auteur ?

Les deux sont vrais. Je suis un écrivain américain et, pour avoir du succès, il faut vendre ce qu’on fait, il faut faire de soi-même un produit rentable. Alors oui je suis écrivain, mais j’ai aussi un talent pour le marketing. J’apprécie de me montrer en public. Mon éditeur aime ça parce que je suis un bon client en tournée. Ça veut dire aussi que je peux me permettre toutes ces activités, je peux les assurer sans avoir besoin d’un autre emploi.

J’ai l’impression que vous expérimentez beaucoup lors de vos publications. Est-ce un challenge que vous vous faites à moins que vous ne soyez une brute de travail ?

Dans chaque roman, je me lance un nouveau défi pour faire quelque chose de différent. C’est important d’élargir ma boîte à outils d’écrivain, d’avoir de nouvelle capacités. Il faut dire aussi que je m’ennuie très vite.

Vous avez reçu le prix Hugo pour Your Hate Mail Will Be Graded. Est-ce que votre rétrospective du mois dernier cherchait à remporter le même prix ?

Non ! Cette rétrospective consistait en la republication d’une série d’articles à l’occasion des 20 ans de mon blog « Whatever ». J’ai fait ça pour savoir comment je réagirais face à l’évolution des thèmes abordés avec 20 ans de plus. La meilleure façon de me rendre compte de mon point de vue actuel sur une question, c’est d’écrire dessus. Tant que je n’ai pas écrit dessus, je ne m’en rends pas compte. Ça m’a permis d’analyser tout ce que j’ai pu écrire pendant 20 ans. 20 ans d’écriture sur un blog… ça fait beaucoup !

Que vous établissiez les règles d’un jeu meurtrier (l’hilketa) ou que vous répondiez aux questions d’enrôlement dans Le Vieil Homme et La Guerre, les réponses sont claires et étudiées de près. Pourquoi ne pas faire plus simple ?

C’est que je disais tout à l’heure. Pour réfléchir, j’ai besoin d’écrire. Ensuite, quand une personne se pose une question sur mon univers, j’ai envie d’y répondre, non seulement pour le lecteur, mais aussi pour moi. Ça m’aide à écrire mes histoires. Pour ce qui est des personnages transgenres dans Le Vieil Homme et La Guerre, je n’y ai pas vraiment réfléchi en écrivant ce roman. En revanche, c’était intéressant d’introduire ce thème dans les livres suivants en faisant en sorte que ça s’insère bien dans l’univers. Maintenant, je réfléchis à cette question et je continue de la développer.

Au fil des années, votre humour s’est assagi, affiné, est-ce un gain de maturité ?

Mon humour n’a pas évolué, mais j’ai d’avantage confiance en mon lectorat. Avec le temps, ma sensibilité à évolué mais il y a aussi mes lecteurs. Ils sont habitués à mon humour, donc je n’ai pas besoin d’insister dessus. Le lecteur peut sentir l’humour dans le contexte.

Vous avez signé un contrat de 2 millions de dollars pour 13 livres en 10 ans. Est-ce que les droits d’auteurs y sont liés ?

Non, j’ai gardé tous les droits annexes (audio, cinéma). Le contrat porte uniquement sur les textes imprimés. Je dis toujours à mes confrères écrivains de garder leurs droits, de ne jamais les céder. C’est toujours à l’écrivain de garder la main dessus. Je ne céderais mes droits pour rien au monde.

Vous avez écrit « Dans cet univers, séduire un homme hétérosexuel est la plus facile des difficultés », Vous avez une politique anti-harcèlement dans les événements où vous êtes présent, vous avez donné de l’argent lorsqu’un « troll » était sur votre blog. Peut-on vous considérer comme militant ? (1)

Je ne me vois pas comme un militant, je ne le mérite pas. En tant qu’homme blanc hétéro, je n’ai pas cette légitimité. Par contre, j’ai la liberté et le droit de m’exprimer sur les questions politiques, de société, etc. Quand je le fais dans le milieu de la science-fiction ou ailleurs, que quelqu’un comme moi exprime ces idées, ça a du poids. Si je ne le faisais pas, j’aurais honte. Tant que j’aurai un micro, je m’en servirai pour m’exprimer sur des sujets comme l’art, ma communauté, ce qui ne fonctionne pas, etc. Ça ne m’empêche pas de dire parfois des bêtises et il est alors normal qu’on me le reproche. Ce n’est pas de commettre une erreur qui est grave, mais de la reproduire.

En France, on considère l’Artiste avec un grand A. Quelle votre vision de l’auteur ? Quelle est celle des Etats-Unis ?

Hum. Ça dépend du genre d’écrivain que vous êtes. Les auteurs de fiction littéraire ont droit à leur majuscule, mais pas les auteurs de littérature de genre. Moi, ça me convient. On peut mettre une minuscule à artiste ou à écrivain, je me fiche pas mal de ce que pensent les autres. De plus, c’est le genre qui a fait ma fortune ! J’ai signé un contrat de plusieurs millions. Aux Etats-Unis, l’argent ne se cache pas…. Je ne suis pas un Artiste avec un grand A mais ce contrat a permis de payer ma maison, de mettre à l’abri du besoin.

Le succès est au rendez-vous quand on parle de science-fiction dans les films, les séries et les jeux vidéos. Est-ce qu’on rencontre le même engouement en littérature aux Etats-Unis ? Ce n’est hélas pas le cas en France.

Le problème est le même dans mon pays. Se montrer avec un livre de science-fiction, c’est toujours stigmatisé aux Etats-Unis. Une partie de la solution consiste à imprimer des couvertures qui ressemblent moins à des livres de science-fiction. Heureusement l’essor de la culture geek est tel que je peux me permettre d’avoir des couvertures très référencées science-fiction et d’être dans la liste des best-sellers. Vive les geeks !

Avez-vous enfin trouvé un smartphone qui vous convienne ?

(Le montrant) Mon précieux ! J’ai un pixel 3 maintenant et je l’apprécie énormément. Quand j’ai débuté ma tournée, mon ancien téléphone s’est arrêté. J’étais embêté car toute ma vie était dedans. Ce modèle me permet de faire de très belles photos et j’en prends autant qu’avec mon appareil photo. J’aime aussi sa couleur, c’est un ton chair qui me va bien au teint. (rires)

Vous avez un goût particulier avec la nourriture : Coca-Cola zéro, burrito, tarte schadenfreude, etc. Mais avez-vous essayé le kouign-amann ?

J’en ai entendu parler et j’ai très envie d’essayer. Vous le savez, j’adore le sucre, les sucreries, ainsi que le beurre. C’est une pâtisserie qui a été faite pour moi !

Vous participez à des débats pendant les Utopiales, allez-vous utiliser le naqmoac ?

Aux Etats-Unis, pendant la séance de questions du public, on a toujours une personne qui se lève et qui dit (prenant la voix des muppets) « C’est plus un commentaire qu’une question ». Ça dure cinq minutes et ça n’apporte rien. Donc, quand je suis le modérateur, je fais une annonce du genre : « Les intervenants vont parler pendant 40 minutes, ensuite vous pourrez poser des questions. Vos questions devront se présenter sous la forme d’une question, elles ne devront pas être en plusieurs parties et elles ne devront pas être plus longues qu’un tweet ». Si je procède ainsi, c’est pour qu’il y ait le plus de questions possible. Si on pose ces règles dès le début de la conférence on peut dire à celui qui ne les respecte pas : « Non, passons à la question suivante ». Ce procédé, je l’ai surnommé « Naqmoac » (« Not a question, more of a commentary »). Comme je ne serai pas modérateur pendant les Utopiales, je n’y aurai pas recours.

Merci à John Scalzi pour avoir répondu à des questions inhabituelles avec gentillesse et humour, ainsi qu’à Mikael Cabon pour son aide précieuse.

(1) Voir l’article d’Actualitté à ce sujet

Vous pouvez suivre John Scalzi sur son blog

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EDMOND

edmond

On connaît tous quelques vers de Cyrano de Bergerac, mais comment cette pièce de théâtre a-t-elle été créée ? En 1895, Edmond Rostand, jeune dramaturge n’a pas de succès et ne trouve pas d’idée. Grace à divers rencontres, les cinq actes prennent vie mais jusqu’au baisser de rideau, la pièce aura failli ne jamais être jouée.

Cyrano de Bergerac est un des grands succès de notre théâtre ! Alexis Michalik prend un risque en montrant les coulisses romancées de la création. Vu le succès (la pièce est sans cesse jouée, elle a reçu 5 molières), ce risque était mérité. L’adapter en bande dessinée est autre chose. Si plusieurs termes ou techniques se croisent dans ces arts, ils ne sont pas pareils et à première vue, Léonard Chemineau ne fait-il qu’un décalque de la pièce ? Nous mène-t-il par le bout du nez ? Heureusement, non !

LA BANDE DESSINEE ? UN THEÂTRE A ELLE TOUTE SEULE !

Le 9e art a cela de particulier qu’il peut jouer avec la narration et les images. Un album de bande dessinée est un spectacle à lui tout seul et Léonard Chemineau l’a bien compris. S’il ne peut pas trop jouer avec le texte, il joue avec les points de vues, les cases, l’ellipse. C’est un festival de gaufrier, de pleine pages, de strips, tout en conservant une lisibilité irréprochable. Sa mise en scène se permet d’avoir du suspens, des coups d’éclats ! Certaines scènes sont faites pour le livre tant le déroulement de l’action commence au début d’une page , en haut , à gauche , pour se finir, en bas, à droite. Un bel exemple à suivre et une technicité sans reproche. Quant au trait graphique, que faut-il adopter ? L’auteur propose un trait semi-réaliste, mais son dessin souple lui donne une touche légère, propre à la comédie. Cette légèreté, associée au texte et à la mise en scène de Léonard Chemineau font que le lecteur se « perd » avec passion dans ces 100 et quelques pages.
Il ne faudrait pas refermer ce paragraphe sans parler de la couleur. Par touche, Léonard Chemineau dévoile son univers coloré. Que ce soit les appartements ou le constant mouvement de la rue, l’ambiance du théâtre ou les scènes sentimentales, les couleurs choisies n’en font jamais trop et l’on se plaît à regarder de près telle ou telle case. Une mise en scène réussie en tout point !

UN FILM QUI DEVIENT SPECTACLE AVANT DE REVENIR AU CINEMA

Lors d’une interview, Alexis Michalik a déclaré qu’au début, Edmond était un scénario pour le cinéma, mais qu’il n’a pas trouvé les financeurs. A la suite du succès de la pièce, l’argent s’est débloqué. C’est en janvier prochain que l’on découvrira Edmond au cinéma, après un détour par la bande dessinée. C’est une belle carrière pour cette oeuvre. Si la comédie permet de tout faire passer, le texte d’Alexis Michalik met en avant la difficulté de créer. Si il est ici question de théâtre, on peut évidemment penser à tout artiste qui, de son esprit doit trouver l’inspiration, la créer, pour en vivre. Les esprits chagrins diront que les éditions Rue de Sèvres ont mis la machine marketing en marche pour faire de ce succès théâtral un bande dessinée. Et alors ? Si Alexis Michalik ou Léonard Chemineau permettent de faire revivre Edmond Rostand, s’ils permettent de s’interroger sur la puissance narratrice de la bande dessinée ou la difficulté de la création, j’approuve entièrement cette façon de faire. Merci aux auteurs et à l’éditeur !

EDMOND
AUTEUR ORIGINAL : ALEXIS MICHALIK
ADAPTATION : ALEXIS MICHALIK-LEONARD CHEMINEAU DESSINATEUR : LEONARD CHEMINEAU
EDITIONS : RUE DE SEVRES

MOIS DE L’IMAGINAIRE 2018 : L’AUTRE CHEZ LOVECRAFT

Le Mois de l’Imaginaire est un événement dédié aux genres de l’imaginaire : Science-fiction, fantasy et fantastique. Cet événement est soutenu par plusieurs éditeurs de l’imaginaire pour promouvoir et célébrer ces genres, peu médiatisés. A contrario, le cinéma, les séries et le jeu-vidéo se servent dans ce terreau et sont suivis. Désormais, le mois d’octobre sera le Mois de l’Imaginaire. Que ce soit au niveau national ou local, plusieurs acteurs mettent en avant ce mois à travers divers événements.

C’était le cas lundi dernier au Tambour. La librairie Critic, les éditions ActuSF avec le partenariat de l »université de Rennes 2 ont fait venir Christophe Thill (co-directeur des éditions Malpertuis, traducteur et passionné de Lovecraft) pour animer une conférence : L’autre chez Lovecraft.

Pendant plus d’une heure, Christophe Thill nous a plongé dans l’univers de Lovecraft mais aussi dans les Etats-Unis du début du XXe siècle. On y apprend notamment que l’auteur n’écrit pas de la littérature fantastique mais plutôt de la littérature « étrangement effrayante ». Il se consacre à l’étude de la peur, une émotion primale. Par ses écrits, il veut la communiquer. Pour y parvenir, il manie différentes notions. La peur est cosmique lorsqu’elle est inconnue, qu’elle dépasse l’incompréhension. Le monstre n’est pas identifiable, la chose n’est pas une créature humanoïde. Quant à la peur du chaos, c’est celui de la dissolution de la civilisation.
Pour mettre en valeur ses notions, Christophe Thill montre qui était Howard Philips Lovecraft. Issu d’une famille bourgeoise, sa notion à l’autre sera rattachée à la peur de l’étranger (celui-ci ne peut que nous vouloir du mal). Si on dénote dans ses écrits du racisme, on ne peut nier que l’auteur l’était mais qu’il évolue au fil de sa vie, qu’il se confronte à l’autre et qu’il revoit ses positions. Quant à la misogynie qu’on lui reproche, elle n’est que littéraire. Seuls plusieurs de ses personnages féminins sont faibles voire inexistants, quand ils ne font pas partie de cette peur cosmique. Dans la vie de l’écrivain, les femmes comptaient béaucoup, que ce soit de façon professionnelle ou amicale.
A la fin de la conférence, Christophe Thill nous a dit de continuer à lire Howard Philip Lovecraft et pour trois raisons :
-Pour l’art
-L’arrière plan est périmé
-Lovecraft n’a jamais mis ses idées dans ses récits.

Cette plongée dans l’univers littéraire et social de Lovecraft fut intéressant. Christophe Thill a su mettre en parallèle les deux façades d’un même personnage, sans jamais l’excuser mais en montrant l’impact de son œuvre et de l’auteur.

Pour celles et ceux qui n’ont pu venir à la conférence. Cette dernière a été filmé. Vous pouvez la visionner via ce lien.

Aujourd’hui, il y aura une autre conférence, toujours dans ce cadre : Genres et identités dans les littératures de l’imaginaire

cette table ronde explore comment les littératures de l’imaginaire s’emparent des questions de genre, de l’identité, de la transidentité. Comment réinterrogent-elles les frontières du féminin et du masculin ? Quels horizons nous donnent-elles à voir, à imaginer ?

Cette conférence, gratuite, est soumise à réservation.

RENCONTRE AVEC ANDRE-FRANCOIS RUAUD

André-François Ruaud 2018Où l’on parle ovins, bibliothèques, littératures, pays imaginaire et vocabulaire québécois

Nous allons aborder la quatorzième année des Moutons électriques. Si tu devais faire un résumé, est-ce une balade, un parcours ou un chemin de croix ?

André-François Ruaud : Hm… Chemin de croix quand même. C’est très dur d’être éditeur. C’est épuisant, ce sont des inquiétudes tout le temps. Évidemment, c’est aussi plein de satisfaction, sinon, je ne suis pas complètement maso, j’aurais fait autre chose, mais avouons-le, faut être un peu marteau. On me l’avait dit avant que je devienne éditeur et je le constate. Mais c’est un boulot que j’aime toujours, à la passion, parce que quand la passion n’y sera plus, je ne pourrai plus le faire. Je trouve énormément de choses qui m’intéressent et j’ai toujours cette passion. Ce n’est pas simple, mais je ne me plains pas. Je fais un métier que j’adore.

Les Moutons électriques, c’est un nom original pour une maison d’édition qui veut éditer principalement des auteurs français.

André-François Ruaud : (Rires) Comme tu le sais, ça provient du roman Les Androides rêvent-ils des moutons électriques, le Blade Runner de Philip K. Dick, mais c’est parce que j’ai co-créé Les Moutons électriques… La maison a été créée en 2003 avec plein de monde, mais mon principal associé c’était Patrice Duvic, un éditeur lyonnais et parisien et c’était un ami personnel de Philip K. Dick. Dans son placard, Patrice avait une chemise hawaïenne qu’avait portée Philip K. Dick (rires). Ce nom, c’était un moyen de rendre hommage à Philip K. Dick et à Patrice Duvic.

Le mouton est un ovin généralement considéré comme stupide. Du point de vue culinaire, on aime celui des prés salés ou celui de Ouessant… Ce dernier est aussi apprécié comme tondeuse écologique. Qu’en est-il de vos moutons ?

André-François Ruaud : Les Moutons électriques, c’est un nom qui nous a séduit tout de suite… Qui nous a défrisé (rires). Ce n’était pas pour le côté ovin, bien entendu, mais en vérité, pour le rythme de ce nom. Ça m’a fait penser au Serpent à plumes ou aux Humanoïdes associés, c’est-à-dire un nom d’éditeur en plusieurs morceaux. Le Serpent à plumes comme les Humanoïdes associés, ce sont de très belles aventures éditoriales. Quand une copine nous a proposé ce nom là, ça nous a séduits immédiatement.

Tu édites de la littérature populaire. Le terme semble aujourd’hui galvaudé. Peux-tu en donner une définition ?

André-François Ruaud : Je publie à la fois de la littérature populaire et de la littérature de genre. Je ne sais pas si c’est galvaudé. Les séries télé de nos jours sont éminemment populaires, c’est dans ce sens-là que j’entends « populaire », une littérature qui plaît à un grand nombre. Ça ne veut pas dire pour autant que c’est une littérature médiocre, mais c’est une littérature de genre… Je considère qu’il y a trois faces de littératures. Il y a la littérature « blanche » officielle, il y a la littérature noire, c’est-à-dire le polar, et il y a les littératures de l’imaginaire. Pour moi, les gens vraiment cultivés, les gens qui m’épatent totalement, ce sont les gens qui maîtrisent les trois genres. Par exemple, David Vincent, le directeur de L’Eveilleur et de L’Arbre vengeur, m’épate absolument car il maîtrise à la perfection la littérature générale et les littératures de l’imaginaire. Pour moi, c’est ça être vraiment cultivé.

Dans une autre vie, tu as été libraire de bande dessinée. Pourquoi ne pas devenir éditeur du 9eme art ?

André-François Ruaud : J’aurais pu, c’est sûr, mais, c’est un autre métier. Ce n’est pas éditeur, c’est éditeur de bandes dessinées. J’en avais pas envie. J’adore la bande dessinée, mais j’aime encore plus tout ce qui est littérature.

Tu lis et pratiques la psychogéographie. Qu’est ce que c’est ?

André-François Ruaud : La psychogéographie, c’est l’art de se promener en ville, l’art de se perdre en ville et l’art d’en parler. Parler de ses promenades, des sensations que donne la ville, de l’influence de la vie urbaine sur la vie humaine et de l’interaction de la nature avec la ville.

Toi qui es bordelais. A-t-on des balades psychogéographiques sur Bordeaux ?

André-Francois Ruaud : Je n’en ai pas rédigé, mais ça pourrait se faire,.. Comme dans toutes les grandes villes, Mais pour faire de la psychogéographie, il faut que la ville soit assez vaste et Bordeaux a cet avantage de ne pas être spécialement très peuplée, mais d’être très vaste, très étendue. Donc, pour répondre à ta question, on peut le faire.

Tu apprécies Bordeaux, comme tu as apprécié Lyon, mais pourquoi cet amour particulier de Londres ?

André-François Ruaud : Londres, c’est une forme d’exotisme. Oh, je me rends compte que ce n’est pas très original, d’aimer cette ville. On est des centaines et des milliers à aimer ou à avoir aimé Londres, Pour moi Londres et même l’archipel britannique en général, c’est un peu comme un pays imaginaire, très sophistiqué. Je le trouve fascinant. J’aime lire des romans qui se passent dans ce pays imaginaire, mais c’est un pays imaginaire qui a un avantage supplémentaire… On peut y aller ! C’est formidable quand même !

Tu as fait partie d’une gang lyonnaise… Qu’est-ce que la Gang ?

André-François Ruaud : Quand j’étais à Lyon, j’avais envie d’avoir autour de moi des amateurs de genres et de bandes dessinées. J’ai cherché à créer une bande d’amis, de discussion voire d’écriture… Ce groupe est né dans une voiture en rentrant d’un salon de science-fiction à Nancy. Nous étions assez intéressés sur le vocabulaire québécois et on a décidé de s’appeler la Gang. En québécois, il y a des mots qui n’appartiennent pas au même genre qu’en français. C’est un clope et une gang… Voilà. C’était ambitieux, parce que c ‘était un déjeuner hebdomadaire. On y est arrivé. Tous les jeudis on se réunissait, pendant quelques années, c’était très chouette !

Le Club de l’hydre en est-il le pendant bordelais ?

André-François Ruaud : Tu as tout compris. Lyon est une ville de passage. La plupart des membres de la Gang sont partis, donc la Gang s’est dissoute… littéralement. Et moi aussi, je suis parti. Quand j’ai décidé d’arriver à Bordeaux, je connaissais quelques personnes et je leur ai proposé de faire un dîner mensuel. En hommage à mon camarade Francis Saint-Martin, on a appelé ça Le Club de L’hydre.

Tu as une théorie : « Au début des années 80, notre planète est passée dans une singularité qui en a arraché tout goût et bon sens créatif. » Est-ce le cas pour la littérature ?

André-François Ruaud : (rires) Oui, c’est aussi le cas pour la littérature. Essayes de relire Poppy Z. Brite, par exemple. C’est clinquant au possible… Les années 80, c’est les années du clinquant, donc j’aime cette théorie un peu idiote du passage de la planète dans une singularité qui aurait arraché brièvement tout sens du bon goût…

Pourtant, les années 80, ce sont aussi les années où tu as commencé à travailler, à écrire. Est-ce que ça veut dire que tu avais mauvais goût ?

André-François Ruaud : Oui, j’aimais bien entendu certaines choses que je n’aime plus du tout. (rires)

Sur les différentes interviews de toi, il y a souvent la même photo. Est-ce une coquetterie de ta part ou tu ne changes pas au fil des années ?

André-François Ruaud : Premièrement, je n’ai pas beaucoup changé (rires). Deuxièmement, oui, c’est une coquetterie, en ce sens, que j’avais envie d’avoir une photo officielle…. mais j’en ai changé depuis peu parce que j’ai la barbe. Il n’y a pas longtemps, une jeune femme photographe a mitraillé une conférence où j’intervenais. Je lui ai demandé l’autorisation d’utiliser une des photos, qui me plaisait bien.

Tu apprécies la musique sophistiquée. Peux-tu nous en dire plus ?

André-François Ruaud : J’apprécie le progressive-rock et le jazz-rock. Voilà ce que j’aime particulièrement. Ce sont des musiques sophistiquées au niveau de l’instrumentalisation et de l’arrangement. Mais qui t’a dit que c’est ce que j’appréciais ?

Temps de Livres : Tu l’as écrit sur ton blog.

Tu as une maison soigneusement décorée, des bibliothèques choisies (aucune ne vient d’Ikea), une cuisine raffinée… Peut-on dire qu’André-François Ruaud est un esthète ?

André-François Ruaud : C’est prétentieux, donc je te laisse le dire. (rires)

Ton blog à pour titre Neverland. On ajoute à cela des achats compulsifs de Mickey-Parade, des titres de La Bibliothèque verte, etc. Es-tu atteint du syndrome de Peter Pan ?

André-François Ruaud : Oui, c’est évident ! Je n’aime pas l’idée de vieillir, je suis très jeuniste et je me rends parfaitement compte que le fait d’acheter des anciens Bibliothèque rose et verte, c’est un rêve d’enfant. Une fois, étant môme, j’étais dans un Monoprix et ils avaient tout un présentoir de vertes et roses. J’ai eu une vraie gourmandise… J’ai eu envie de tous les avoir. Pourtant, mes parents étaient généreux. je me rends compte avec le recul qu’ils me donnaient beaucoup d’argent de poche pour acheter des bouquins. J’avais beaucoup de livres, mais je ne pouvais pas acheter tous les Bibliothèques rose et verte (rires)… Je le fais maintenant ! Ce n’est pas très sérieux, ce n’est pas mature, mais je le fais !

On m’a demandé si André-Framboise aime toujours la vergeoise. (C’est une private joke ndlr)

André-François Ruaud : (Rires) No comment.

Merci à André-François Ruaud d’avoir répondu à mes questions. Merci à la librairie Critic pour son accueil

RENCONTRE AVEC PIERRE ALARY ET RONAN TOULHOAT

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A l’occasion des deux premiers tomes de la collection Conan, rencontre avec les deux dessinateurs Ronan Toulhoat et Pierre Alary. On parle de l’équipe éditoriale, des récits de Robert E. Howard, mais aussi de François Pignon et de l’Agent 212,

Comment avez-vous connu l’univers de Robert E. Howard ?
Ronan Toulhoat: J’ai vu le film de John Milius dans la fin des années 1990, et ce n’est que fin 2013, que je décide de m’intéresser à la littérature américaine du début du XXème siècle. Je commence à lire du Edward Rice Burroughs (TarzanLe Cycle de Mars ndlr), du Robert E. Howard, je lis les Conan, etc. et un an après, Jean David Morvan nous approche Vincent (Vincent Brugeas, le scénariste ndlr) et moi, pour nous demander si on veut être sur le projet. On s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire. Quand on s’est mis dans l’exercice de l’adaptation, on s’est frotté à un personnage quasi-iconique, mais tout en restant dans notre vision du personnage.

Pierre Alary : J’ai découvert Robert E. Howard quand j’étais ado, parce qu’à l’époque je lisais beaucoup de littéraire américaine néo-gothique : Hobson, Lovecraft, Howard, etc. Notamment grâce aux éditions Néo. J’ai commencé Howard avec Solomon Kane avant de lire du Conan, mais je ne les ai jamais relus, même avec les nouvelles traductions. L’auteur faisait partie de mon histoire, de ma culture.

Avez-vous lu Conan en bande dessinée ?
Pierre Alary : J’en ai lu en comics, mais que ce soit Barry-Windsor Smith ou John Buscema, je n’ai pas apprécié leur travail sur le personnage. Du coup, je me réfère plus à la littérature.

Ronan Toulhoat : Je n’ai jamais lu les comics. J’avais les illustrations de Frazetta en tête, mais je n’ai découvert le travail de Buscema que largement après. Rétrospectivement, quand on voit le travail qu’ils ont fait, Conan est déjà à l’époque une grosse licence, largement exploitée par les américains. C’est à remettre dans son contexte aussi. On va demander aux jeunes dessinateurs qui apprennent leur métier, de dessiner sur des licences comme celles-ci. Ils dessineront un ou deux épisodes et ils passeront à autre chose. Donc, je suis comme Pierre, je me suis plus attaché au texte, mais au final, ce n’est pas plus mal, car je restais dans l’image du Conan que je me projetais.

Maintenant que vous avez œuvré sur le projet éditorial de Conan. Que pensez-vous du personnage ? Quelle est cette vision européenne, voulu par Patrice Louinet (Co-directeur de la collection ndlr) ?
Pierre Alary :  Une vision graphiquement européenne…

Ronan Toulhoat : Comme le dit Patrice Louinet, avec ce texte, ce format, on revient aux sources de ce que voulait Howard pour son personnage de Conan. C’est Sprague de Camp qui a donné une chronologie aux nouvelles, pour que le personnage de Conan colle à l’image du self-made man à l’américaine. Le mec qui ne part de rien et qui devient roi. Pour Howard, ce n’est pas çà. Vincent, mon scénariste, compare le personnage de Conan à Francois Pignon. C’est une sorte de personnage type qui lui permet, dans son environnement de fantasy, de raconter plusieurs histoires avec le même personnage. Mais il y a certaines nouvelles où le personnage de Conan n’intervient pas. Il n’est que spectateur. C’était là qu’il était intéressant de travailler sur Conan et de se rendre compte aussi que ce personnage, c’est une sorte d’anarchiste. Il est contre la civilisation qui pervertit socialement et politiquement les hommes.

La civilisation d’Howard, elle est pervertie.
Ronan Toulhoat : Oui, c’est une vision nihiliste.

Pierre Alary : C’est la vision de son époque. C’est la projection du romancier.

Comme s’est passé la relation avec Patrice Louinet ?
Pierre Alary : On n’en a pas eu. C’était plutôt avec l’éditeur. Celui-ci faisait le lien entre la collection et nous. Il était là en amont.

Ronan Toulhoat : C’est plutôt les scénaristes qui ont eu des rapports avec lui. Vincent, comme Jean-David Morvan ont eu un mémo pour rappeler qui est Conan, ce qu’il faut faire ou pas. Pour Vincent, ce qui était dedans était assez évident. Quand il a lu les nouvelles, c’était ce qu’il s’était projeté, ça lui semblait assez évident. Pour d’autres scénaristes, ce rappel a du être nécessaire.

Avez-vous choisi le récit que vous avez illustré ?
Pierre Alary : Je n’ai pas choisi le récit mais j’ai choisi la position. A la base, je devais être sur un autre récit, écrit par Patrice Louinet. Le dessinateur prévu sur le récit de Jean-David Morvan s’est désisté et je me suis permis de me proposer sur le projet. Il a accepté et ça m’a permis de me retrouver dans le peloton des premières sorties plutôt que des dernières. Sur des séries au long terme comme celles-ci, ça peut être intéressant.

Ronan Toulhoat :  Quand nous sommes arrivés sur la collection, nous étions parmi les derniers et Glénat nous a proposé trois nouvelles. Elles ne nous plaisaient pas. Par contre, nous avions lu tout l’oeuvre d’Howard sur Conan et la nouvelle Le Colosse Noir nous intéressait. Elle n’était pas non plus dans le choix de Glénat. On leur a dit qu’on voulait travailler sur celle-là, sinon ce ,’était pas la peine. Ils ont accepté et on a commencé à travailler. La nouvelle regroupait plusieurs choses qui nous intéressait. Il y avait cette notion du personnage qui partait de rien pour devenir général du jour au lendemain. Il y avait cet aspect politique avec la princesse et ce côté très épique de la bataille. C’était la première fois que je me confrontais à une gestion de bataille. Ça me sortait de ma zone de confort. Je revenais aussi au franco-belge après pas mal de temps  sur du format comics, donc cet ensemble était intéressant.

Pierre Alary : De mon côté, comme Jean-David Morvan est le directeur de collection, je pense qu’il a choisi en premier. La Reine de la Côte Noire  n’est pas la pire des nouvelles de Conan, parce qu’il rencontre son seul grand amour. La faiblesse de Conan, c’est dans cette nouvelle. Par contre,  il y a une chose qui me plaisait bien, c’était les hyènes géantes. Jean-David Morvan ne les a pas mis et c’est dommage. Je les ferai dans le deuxième tome (rires).

Comment aborder une énième adaptation de Conan ?
Pierre Alary :  Il ne faut pas dessiner à la façon de Frazetta ou celle de Buscema, parce que c’est juste impossible. L’idée des directeurs de collection, c’était de prendre des dessinateurs avec des styles différents, pour que chacun le fasse à sa façon. S’ils avaient pris le dessinateur de L’Agent 212, Ils auraient voulu le voir avec un gros nez (rires). Il ne va pas se forcer à faire du réalisme. C’est l’idée aussi de la collection.

Ronan Toulhoat : Il faut se faire plaisir avant tout.

Comment s’approprier un personnage iconique qui puisse plaire aux lecteurs ?
Pierre Alary : On n’en sait rien. Les lecteurs auront le choix entre quinze Conan différents. Certains vont se vendre à quinze mille exemplaires et d’autres à deux mille.

Ronan Toulhoat :  J’ai vu sur les forums que certains n’aimaient pas mon Conan et préféraient celui d’Anthony Jean…

Pierre Alary :  Qu’ils achètent celui d’Anthony Jean (rires) !

Ronan Toulhoat : Ce ne sont que des one-shot. Ils ne sont pas obligés de prendre toute la collection.

Pierre Alary : Ce qu’il fallait éviter entre nous, c’était une compétition malsaine. Du fait qu’on n’ait pas été mis en contact, ça a fonctionné. Aucun ne nous n’est capable de citer les quinze équipes. On ne s’est pas montrés nos Conan respectifs en les comparant. Chaque équipe a un style différent. Ça permet d’éviter ce genre de conflit interne.

Ronan Toulhoat : Encore une fois, nous n’avions pas lu les comics. On n’était pas dans une sorte d’hommage à la manière de… On s’est fait plaisir avant tout et c’est le principal. Après la notion de se faire plaisir chez un auteur, c’est ce qui est ressenti par le lecteur. Il prendra aussi du plaisir à lire.

En tant que lecteur, est-ce que vous attendez un titre de la collection plus qu’un autre ?
Pierre Alary
:  Je ne connais pas les équipes, mais j’ai une bonne copine, Virginie Augustin, qui m’a montré ce qu’elle a fait. Ça a l’air plutôt beau… Comme d’habitude, on va dire (sourire).

Ronan Toulhoat :  J’attends de voir La Citadelle Ecarlate, dessiné par Etienne Leroux. Je suis curieux aussi de voir ce qu’à fait Didier Cassegrain.

Tous les deux vous avez travaillé sur des personnages mythiques : Sinbad le marin, Moby Dick, Philippe Auguste, Tancrède, Sherlock Holmes, etc. A quand des gens simples ?
Ronan Toulhoat : Au travers de ses personnages qui sont épiques, presque mythologiques, on essaie de raconter des histoires d’hommes simples, parce que ce sont des hommes avant tout.

Pierre Alary : Adapter des personnages « iconiques », c’est vrai que ça fait partie aussi du travail quand tu fais de la bande dessinée, c’est d’aller au-delà de l’ordinaire. En tout cas pour Ronan et moi, pas pour tout le monde. C’est comme faire du cinéma, de l’aventure, voir de l’extraordinaire. Si en plus,  tu as l’occasion de te frotter à des personnages qui font partie de la culture, c’est assez excitant. Tu te dis, que toi aussi tu fais partie de ta propre histoire. Pour Conan, je fais partie des personnages qui ont fait du Conan ! C’est génial !

Merci à la librairie Critic d’avoir permis cette rencontre ainsi qu’à la responsable événementielle des éditions Glénat.
Une interview enregistrée sous l’influence du fond sonore : La bande originale du film Conan Le Barbare par Basil Poledouris.

 

 

RENCONTRE AVEC LES AUTEURS DE NARAGAM

A l’occasion de la sortie du troisième tome de Naragam, nous avons rencontré les auteurs de cette trilogie. On y parle surf, villes en ruines, Télérama et fantasy…

Mike et Michael Le Galli. Un grand, un petit, un brun un blond surfer… Les Laurel et Hardy de la bande dessinée ?

Michael : Essaie de te souvenir qui fait Laurel, qui fait Hardy. Il n’y a pas de petit dans ce duo, parce que Stan Laurel est grand et filiforme.  A l’opposé de Hardy, qui est corpulent. Tu fais le corpulent ?

Mike : Oui, je vais faire çà.. (rires). On ne le sait pas, mais Hardy était surfeur.

Michaël : On l’appelait Le Hardi ! (rires)

Si vous vous connaissez depuis de longues années, vous n’avez que deux collaborations ensemble. Pourquoi ?

Mike : Ce sont des collaborations au long cours. Naragam, c’est un projet qui dure depuis cinq ans . On a commencé les premiers croquis en 2013. Pour La Guerre des OGM, on a travaillé dessus pendant près de quinze mois.

Pour Naragam, qui a initié le projet ?

Michaël : C’est moi ! Quand je venais à Brest, je passais dire bonjour à Mike. S’il n’y avait pas les illustrations liées à Naragam, il avait des book remplis de dessins extraordinaires. On avait au moins quatre books avec ces personnages incroyables. D’ailleurs certains de ces dessins sont dans les recherches du premier tome. Un jour, je lui ai dit que j’empruntais ces books et qu’avec je ferai une histoire… Il a commencé à blêmir, il ne voulait pas que je parte avec (rires). Je voulais m’inspirer de ses personnages, de son univers graphique, pour raconter une histoire.

Mike : Pour la petite histoire, je n’ai pas tout de suite voulu

Michaël : Tu voulais optimiser ton rapport dessin/temps de réalisation, vu que tout était réalisé au crayon.

Mike : Çà c’était en 2011 et j’ai fait les Death Squad. Michaël est revenu à la charge après.

Michaël : Si Mike voulait recollaborer, j’étais partant pour voyager dans cet univers graphique.

Mike : Michaël m’a recontacté un été. Il avait une base d’histoire. Tu te souviens ? Il y avait un micro-synopsis écrit sur une page de Télérama,…

Michaël : … Que j’avais écrit à la plage (rires).

Mike : Il m’a demandé ce que j’en pensais. J’étais partant. Par contre, on pensait en faire un one-shot en noir et blanc.

Peut-on dire que c’est une co-création ?

Premières versions de Geön

Michaël :  C’est une création à partir de l’univers graphique de Mike.

Mike : Ça a été une création commune. On s’est nourri l’un et l’autre.

Mike : Ça s’est créé à partir de mes dessins. Il y avait une chose de Michaël aimait bien. Il appelait çà, les compressions. Ce sont toutes ces images de cadavres de titans. Dès les premiers échanges, il voulait organiser la bande dessinée autour de ces illustrations. Ensuite, l’histoire s’est étoffé autour de Geön, de Sajiral, etc…

Mike : Avec Michaël, on voulait quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Pendant près de trois mois, je n’ai fait que des recherches de design.

Michaël : On voulait des pleine pages, des double-pages, On voulait retrouver l’univers graphique de Mike tout en évitant les poncifs de la fantasy : Nains, elfes, etc.

Mike  : Pour le personnage principal, Geön, on s’est inspiré d’un de mes autres livres d’illustrations : Bestiaire des Trois Terres.

Michaël : Geön était dessiné des milliers fois. Sur  270 pages, il était présent dans toutes les cases ou presque. Il fallait qu’on trouve un personnage qui puisse exprimer un certain nombre d’émotions graphiquement, mais aussi  qui soit rapide et facile à dessiner.

Mike : Je voyais un personnage rond, parce qu’on va plus facilement vers ce qui est rond, alors que Sajiral, c’est le contraire. Il est tout en longueur.

Michaël : Geön aurait été plus dur, plus sévère si on avait retenu la première version…. Quelque part, la personnalité de Geön a rejoint son physique. Il est devenu peut-être plus naïf que ce qu’il aurait pu être. C’est intéressant. Ça induit les événements, les réactions des personnages.

Il y a un troisième auteur : Josselin Paris. Il a fait les couleurs. Comment est-il arrivé dans cette aventure ?

Mike : Nous avions déjà collaboré ensemble sur l’album des  Death Squad paru aux Editions Delcourt , Josselin ayant réalisé les couleurs dudit album. J’avais beaucoup aimé son travail notamment au niveaux des ambiances, de la lumière dans certaines cases des Death Squad et j’avais vu aussi certaines de ses illustrations personnelles publiées sur son blog. Quand le projet Naragam a commencé à vraiment prendre forme, c’est tout naturellement que je me suis tourné vers lui. Dans mes souvenirs, Josselin avait dû coloriser trois ou quatre pages, plus la colorisation des croquis de personnages quand nous avions monté le projet. Josselin avait réalisé les essais couleurs sur les pages en couleur infographique avec un résultat très proche d’une technique d’encres aquarelles ou de peintures et cela m’avait immédiatement séduit. Et pas que moi je crois !

Michaël :  Il a fait un travail magnifique. Le dessin de Mike est si dense, si puissant qu’il est compliqué de faire des couleurs.

Mike : On en parlait encore récemment. Avec Josselin, nous passons beaucoup de temps pour les réglages, pour conserver le grisé du crayonné. Au niveau des teintes, il a proposé de bonnes idées. Quelquefois, j’avais des idées précises sur l’ambiance. Je faisais des captures d’écrans de films, par exemple. Par contre, il avait aussi des idées. Avec la page d’introduction du premier tome, il réussit à nous faire rentrer dedans rapidement.

Michaël : Sur les trois tomes, il y a une vraie progression. Une véritable adéquation entre les dessins et la couleur.

Mike : Le premier tome en a subi les frais. Il fallait se caler. Ensuite, on a retravaillé dessus ensemble.

Exemple de mise en couleur par Josselin Paris

Sur le dessin, on peut voir des influences de H.R.Giger, Mike Mignola, Frank Frazetta, Bernie Wrightson… Ce sont des ambiances sombres. Pourquoi être attiré par le côté obscur de la force (ndlr : La rencontre a été faite le 4 mai jour du Star Wars Day)

Mike : C’est une histoire de personnalité. C’est attirant. Il se passe des choses, on ressent une part de mystère. Ça permet aussi une sacrée marge de manœuvre dans la création. Le réalisme me fige complètement au niveau créatif. Dès que ça devient sombre, ça devient moins compliqué à faire. C’est un univers qui me porte énormément. C’est aussi pour çà que j’apprécie ce que fait Mike Mignola. Ses univers sont contrastés, c’est en noir et blanc. Quand je prends quelque chose de Mignola, je le prends en noir et blanc. Je suis aussi nourri à çà. Je lisais des illustrés comme Spectral, etc. Ça a du m’influencer.

Michaël, c’est un univers sombre que tu as voulu développer.  Comment raconter un univers sombre qui ne soit pas dépressif ? 

Michaël :  On y tombe ! Dans le premier tome, Geön est confronté à une forme de mélancolie. C’est comme une forme de dépression. Son personnage veut tout comprendre, tout savoir et c’est une quête sans fin, même s’il reste optimiste. C’est cette envie qui lui donne de l’énergie pour repartir, d’aller de l’avant, tout en ayant cette candeur. A la fin, il partage son savoir.

Tu avais déjà scénarisé de la fantasy, mais ici, il est question de dark-fantasy. Etais-tu un habitué de ce genre ?

Michaël : Oui. Je lis aussi bien la high-fantasy que la dark-fantasy. J’aime beaucoup ce genre et j’en lis régulièrement.

S’approprier l’univers graphique d’un auteur pour en faire un scénario, n’est-ce pas revenir à tes études : L’ethnologie ?

Michaël :  Non. L’univers est uniquement graphique, Il n’est pas nourri d’histoire, de culture, etc. A aucun moment, dans les books de Mike, il y a des indications qui permettraient de définir une culture. J’invente tout. La structuration de la société, les Derkomaï, les Twörb, etc. Je m’approprie l’univers graphique, mais c’est moi qui apporte l’univers narratif, celui dans lequel vont évoluer les personnages.

Mike, comment as tu ressenti, cet univers narratif à partir de ton univers graphique ?

Mike : Ça s’est fait naturellement, ça collait bien. Nous avons discuté ensemble sur les habitations, sur  les différentes races, mais il n’y a eu aucun problème particulier.

Michaël : Ensuite, il y a des choses étonnantes dans l’histoire. Certains moments auraient pu être différents. Par exemple, Mike ne voulait pas dessiner de ville….

Mike : … Ou alors… En ruine !

Michaël : Ou en ruine ! Ça induit le scénario. La cité de Drëk,… Mike ne voulait dessiner aucun habitant. J’ai du trouver une astuce. Finalement, cette solution est meilleure que la première version de l’histoire. où on visitait la ville. Souvent je partais des contraintes de Mike pour construire mon scénario.


D’où viennent l’origine des noms ? Pour Naragam, j’ai trouvé des origines indiennes, un satellite météo, etc…

Michaël : Nous sommes dans un univers imaginaire total donc je cherche et je me laisse dériver. Pour les Twörb, nous sommes dans les marais, donc c’est la tourbe, ensuite tu cherches quelque chose, une sonorité, une petite musique dans le nom…

Mike : Sajiral devait s’appeler Diabal. Michaël m’avait demandé mais je trouvais que ça sonnait trop comme « diable ». Il m’a proposé « Saji-râ » et je trouvais qu’il fallait garder la sonorité « al ». Maintenant, on trouve çà évident, les noms collent très bien aux personnages. Bròg, c’est génial, comme nom !

Michäel : Les noms viennent aussi comme çà.  Tu vois un animal,  tu cherches le nom latin, tu dérives la racine, etc.

Mike : Pour Bestiaire des Trois Terres, je cherchais des noms à consonances scandinaves. On regarde, on recherche, on s’inspire.

Tout le dessin se fait au crayon, donc un travail long et ardu. Pourquoi ne pas passer à une autre technique ?

Mike : Je n’aurai pas eu le même rendu. J’ai deux books. Le premier avec des dessins crayonnés, l’autre avec des dessins encrés et ce n’est pas la même chose. Je travaille au crayon papier, avec différentes valeurs de gris. Il y a plusieurs crayons. Je travaille avec des mines de 0,5mm et je les taille en biseau, pour avoir un rendu très fin. J’utilise aussi des mines de 0,3mm. Le rendu se rapproche de la gravure sur certaines pages originales, mais c’est très long. Pour gagner du temps, je travaille sur du petit format, le A4. Les double-pages, je les fais au format A3, mais ça demande quatre jours de travail.
Pour revenir à ta question, je n’aurai pas pu passer à une autre technique en cours de route, mais c’est çà qui avait séduit l’éditeur, la qualité des crayonnés.

MIR : ERIK L’HOMME

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Erik L’Homme et Xavier Dollo (librairie Critic)

Pour le MIR de novembre, la librairie Critic recevait Erik L’Homme. La soirée était consacrée à son parcours et ses œuvres.

Il s’est souvent demandé quelle était la raison de son passage sur terre. La réponse la plus évidente : Ecrivain, mais il n’avait pas une date. Il a toujours eu le plaisir d’écrire, de raconter des histoires.

Erik L’Homme n’était pas un grand supporter de l’école, mais il a appris une chose durant cette période. L’importance de l’amitié. S’il a mené de longues études (maîtrise d’histoire et doctorat en sciences sociales), celles-ci se sont faites sur plusieurs périodes. Il a souvent voyagé, entre autres dans une « chasse » à l’homme sauvage dans les montagnes du Pakistan. Ce récit, il ne pourra le mettre en écrit que 20 ans après, quand il aura pu décrire de manière lisible les aventures que lui et ses amis ont vécu (Des Pas dans la Neige).

En rentrant en France, il lit un livre (L’Homme du 5ème jour) qui reprend la trame de son voyage. Si l’auteur n’a apparemment pas voyagé au Pakistan, il est emporté par les mots de celui-ci. C’est Jean-Philippe Arrou-Vignod. les deux hommes se rencontrent et sympathisent. Jean-Philippe propose à Erik de lire son prochain manuscrit. Ce dernier sait qu’il n’a pas droit à l’erreur. Est-ce le destin ? A ce moment, c’est le début de la folie Harry Potter ! Erik écrit un univers qui serait une réaction à la série britannique :  » faire la même chose mais différemment » . La réponse est : Qadehar Le Sorcier, premier tome de la trilogie, Le Livre des Etoiles. Non seulement le livre est accepté mais, il sort tout de suite en grand format, ce qui ne se fait pas jusqu’alors. La série remporte un grand succès. Erik est lancé. A partir du moment où Gallimard accepte son manuscrit, il arrête ses études de doctorat. Il ne veut pas arrêter son rêve d’enfant !

Si la suite est connue, elle n’est pas de tout repos. Il s’aperçoit que son éditeur n’est pas un lecteur des genres (fantastique, fantasy, science-fiction). Il ne veut pas faire du commercial, il désire changer de genre (ce qu’il a toujours fait) : Sa deuxième trilogie, Le Maître des Brisants sera un space opera, mais le succès est moindre. Il sent que son éditeur le lache. En réponse, Erik écrit la série Phaenomen, un thriller fantastique, pour les adolescents. Le succès est au rendez-vous.

Pendant les différents salons, il se lie d’amitié avec Pierre Bottero. Les deux hommes imaginent un jour avoir un roman en commun. Ce n’est qu’à la fin de la trilogiue Phaenomen, qu’Erik propose un embryon d’histoire à Pierre. Les bases de la série A comme Association vont se construire pendant une longue nuit. Seule question : Chez qui l’éditer ? Après maintes réflexions, les deux hommes proposent à leurs éditrices respectives de collaborer. Les deux femmes se connaissent et s’apprécient, elles acceptent. Le principe : Dans un même univers, les aventures de deux personnages (un jeune homme, une jeune femme) qui affrontent seuls ou ensemble des péripéties paranormales. Chaque livre a son heros-ïne et son auteur. Les aventures d’Ombe (Pierre Bottero) et Jasper (Erik L’Homme) vont être stoppées net par la disparition de Pierre Bottero. Le dilemme est le suivant : Que faire ? Erik prendra le temps de réfléchir et continuera seul A comme Association. Lourde responsabilité d’écrire sans Pierre. Au terme des 8 tomes, il pourra, enfin, faire le deuil de son ami.

Terre Dragon est la fin d’un cycle. L’auteur veut clore 15 ans d’écriture jeunesse. On en a la preuve avec Nouvelle-Sparte. Le lectorat est plus adulte, les thèmes sont forts. Il montre un retour aux idéaux grecs, comme pour se prémunir des excès. C’est un roman unique, avec des personnages plus âgés, des changements de syntaxe, de temps, des néologismes…

2018 sera la naissance d’un nouveau roman : Déchirer Les Ombres. Un pari que l’auteur aborde confiant. Un roman tout en dialogues, un road-trip, édité chez Calmann Levy.

Au terme de cette soirée, on se dit qu’Erik L’Homme n’a pas fini de nous étonner. Son talent n’affecte en rien sa gentillesse. il a su rester proche des ses lecteurs et il répond tranquillement à nos questions.