JAZZ LIEUTENANT

jazz lieutenant1er janvier 1918. Pour la première fois, des militaires américains noirs débarquent à Brest. Ils le font au son de La Marseillaise, mais le rythme est différent, c’est du jazz. Si ce son déferlera sur la France, c’est une autre histoire que nous raconte son chef d’orchestre James Reese Europe, un autre combat.

Jazz Lieutenant nous raconte trois histoires. Il y a celle de James Reese Europe, l’ascension de certains musiciens noirs américains, mais aussi la ségrégation qui existait encore. Si Malo Durand cible le musicien, il n’oublie pas ce qu’il y a à côté. Cette histoire est riche et complexe. Loin d’être un cours d’histoire où les dates s’accumulent, Jazz Lieutenant montre ce qu’étaient les hommes de couleurs à l’époque, comment ils étaient perçus, comment ils se sont battus. Au milieu de ces batailles, un son unique s’élève. Une musique que le public européen adoptera : Le Jazz. Malgré cet enfer, ni le personnage ni le scénariste n’ont oublié la musique. A la lecture, on aurait presque voulu l’effet « jazzing », pour ressentir la musique. On peut alors se demander pourquoi sur plusieurs cases, les notes et les portées musicales ne sont pas présentes, ou des onomatopées de bruit ? Un choix qui laisse, à mon sens, la case vide alors que les personnages interprètent une musique.
Pour dessiner ce récit, Erwan Le Bot va multiplier les points de vues. Il montre les lieux avec détails, permettant de nous plonger tour à tour dans l’opulence puis la détresse. Il n’oubliera pas de mettre les personnages principaux en avant, étrangers dans leurs propres pays et guerriers/musiciens dans la vieille Europe. Il y a surtout ces scènes où scénario et dessin ne font plus qu’un, telle une musique dessinée (la page qui montre le régiment de Jazz Lieutenant travailler au lieu d’aller à la guerre est un excellent exemple).
De prime abord, je trouvais que le dessin d’Erwan Le Bot n’avait pas besoin de mise en couleurs. J’avais tort ! Jiwa, par la force de ses couleurs renforcent les détails, peint des ambiances qui font des dessins, de véritables oeuvres ! Aux tons riches des salles américaines répond le froid de l’Europe. Si la musique adoucit les tons (sic), si quelques victoires permettent de souffler, le ton est donné, c’est la froideur de la guerre.

Que se passe-t-il à Brest ? Les auteurs sont plus nombreux qu’au centimètre carré un soir du grand prix de Quai des Bulles et il faut encore qu’ils se fassent remarquer ? Il y avait Kris, il y avait Bertrand Galic et maintenant c’est Malo Durand  qui raconte « encore » l’histoire (sans compter Jiwa et Erwan Le Bot tous deux brestois aussi) ? Faisons notre mea culpa, malgré mon amour pour cette ville où j’ai vécu, j’ignorais cet épisode guerrier et musical. Il est toujours utile de raconter les failles de l’histoire. On oublie très vite la dure vérité. Apparemment pas Malo qui englobe l’histoire de son personnage à travers la guerre et la ségrégation. Ce n’est évidemment pas une spécialité brestoise que de raconter l’histoire même si les apparences sont trompeuses. Si Jazz Lieutenant est le fruit des éditions Locus Solus, une première version peut se lire dans la revue de bande dessinée, Casiers (encore une idée brestoise).

Les brestois montrent encore une fois qu’ils n’oublient jamais. Un livre qui mérite qu’on s’y attarde, qu’on écoute sa musique et son jazz lieutenant !

JAZZ LIEUTENANT
SCENARISTE : MALO DURAND
DESSINATEUR : ERWAN LE BOT
COULEURS : JIWA
EDITIONS : LOCUS SOLUS

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UTOPIALES 2018 : AUTOUR DES SPECTACULAIRES

utopiales-2018

Le festival des Utopiales, c’était aussi l’occasion de rencontrer les auteurs d’une série. Samedi 3 novembre, Georges Merel présentait Les Spectaculaires, en présence du scénariste Régis Hautière et du dessinateur Arnaud Poitevin.

Les Spectaculaires est une série de bande dessinée qui se passe au début du XXe siècle. On y suit les aventures d’un groupe de saltimbanques, pris en sympathie par le professeur Pipolet, inventeur de son état. Il va leur procurer des gadgets qui vont faire d’eux des super-héros. On s’apercevra vite que le personnage principal est la femme de l’équipe, qu’elle n’a pas de super-pouvoir à contrario de ses collègues, qui sont des bras cassés.
Arnaud Poitevin avait envie de dessiner le vieux Paris, des super-héros, mais ne voulant pas chasser sur le terrain des américains, il voulait une version paté-rillette ! Régis Hautière qui se met toujours au service de son dessinateur a accepté. A travers son écriture, il a voulu rendre hommage aux romans-feuilletons, aux personnages historiques d’alors. On rencontrera Sarah bernhardt ou le Préfet Lépine pour ne citer qu’eux. Les Spectaculaires, c’est l’occasion de faire de l’humour tout en restant fidèle à l’histoire. Certains personnages ont existé, les événements racontés sont véridiques (la grande crue de 1910 dans le tome 3). C’est aussi l’occasion de se moquer des clichés de l’époque. On y voit l’équipe paniquer à l’idée de se rendre en province, eux qui ne sont jamais sortis de Paris. Comme toute bonne série de super-héros, nos spectaculaires sont équipés de gadgets. Le scénariste aurait pu inventer une technologie, mais il a préféré ancrer dans le réel, les inventions ayant réellement existé. Le côté comique vient du décalage entre la technologie du début du XXe siècle et maintenant.
La force d’une bande dessinée, c’est aussi l’échange. En discutant avec Arnaud, en voyant les premières esquisses, Régis a su trouver la bonne approche pour travailler sur les gags, sur l’ambiance, sur les onomatopées. Un travail plus exigeant qu’il n’y paraît, mais le dessin d’Arnaud permet ce genre d’excentricités. Du côté des dialogues, Régis se fait plaisir en citant Le Mépris de Godard, tandis qu’Arnaud mettait Louis de Funès ou Jean Rochefort dans les différents tomes. Un ensemble de clins d’œil/double lecture qui montre la bonne entente entre les créateurs.
Chaque aventure des Spectaculaires met en avant un événement de cette époque. Si nous avons eu successivement Eugène Sue, Sarah bernhardt, la grande crue de 1910, Régis Hautière a donné un indice au public. Le tome 4 aura une référence aux Fous du Volant !

La discussion était animée entre les 3 intervenants. La présentation fut intéressante et permettait de montrer la création de la série et ses points forts. Ce fut un bon moment passé avec le public.

LES SPECTACULAIRES
AUTEUR : REGIS HAUTIERE
DESSINATEUR : ARNAUD POITEVIN
COLORISTE : CHRISTOPHE BOUCHARD

HIVER INDIEN

hiver indienManon n’aime pas Noël. Ces repas de famille où elle se sent invisible ou rabaissée, ces cadeaux qui ne reflètent pas ce qu’elle aime. Cette année, Nadia revient exprès de New-York. Nadia, l’enfant terrible de la famille. Manon et elles ont un point commun. Toutes les deux pratiquent musique. Noël pourrait être différent cette année…

Charlotte Bousquet et Stéphanie Rubini avaient formé un duo pour la collection Graphique des éditions Gulf Stream. Elles traitaient des difficultés des adolescents au collège. Avec Hiver Indien, elles reforment ce duo. Si le thème reste le même (l’adolescence), le milieu est différent puisqu’il est question de la famille.
Charlotte Bousquet nous offre un livre qui parle à tous. La famille et ses non-dits, ses colères, les attentes des uns et des autres. Des émotions qui sont mises à rude épreuve durant la période des fêtes de fin d’année. Intelligemment, l’autrice ne montre que les points de vue de la jeune femme, ses doutes, ses rancœurs envers sa famille. Ce n’est qu’avec l’arrivée de Nadia qu’on aura un point de vue différent. On suit l’évolution de la jeune femme à travers ses différentes rencontres avec Nadia, leur complicité musicale, avant de laisser Manon prendre son envol. C’est un scénario tout en finesse, qui évite tous les clichés et qui ne prend pas le lecteur pour un imbécile. On doute avant de se laisser surprendre par l’écriture de Charlotte Bousquet.

Le graphisme de Stéphanie Rubini nous a toujours transporté. Ici, elle change son traitement pour calquer à l’émotion du scénario. Le trait est noir, les décors sont simples, presque inexistants. Quelques touches de couleurs pour rehausser le ton, mais sans plus. l’important n’est pas là. Les personnages de Stéphanie, vivent, bougent, ressentent des émotions. Son trait expressif permet cette magie. Un trait d’autant plus important qu’il est question de faire vibrer le lecteur au son d’une musique. Musique qui n’est pas présente dans le livre (mais qu’il serait bon d’écouter)… Au lieu de nous placer les sempiternelles portées et notes pour une musique imaginée, l’autrice a utilisé divers stratagèmes. Reproduire la partition en entier, faire naître quelques notes qui sont le début du morceau de musique, montrer ce que fait le trac, comment il brouille nos sens. Ce ne sont plus des dessins, ce sont des émotions qui nous transportent, qui nous frappent jusqu’à la dernière page.

Si Manon ou Nadia parlent si bien de la musique, si le livre est imprégné de cet art, ce n’est pas un hasard. Les deux autrices connaissent la musique. Qu’il soit question d’œuvres contemporaines, classiques ou cinématographiques, on se retrouve bercé par les différents univers musicaux qu’elles nous offrent. Chaque morceau cité pourrait être une playlist du livre. Ce serait dommage de passer à côté de Schubert, Beethoven ou Scelsi. Pour ceux qui veulent aller plus loin, qu’ils regardent les dernières interviews de Sonia Wieder-Atherton, ils comprendront mieux les dernières pages.

Autre point spécial, Hiver Indien n’a pas de fin. On pourrait voir ce récit comme un prologue, ou un premier acte, à la vie de Manon.

Une jeune femme qui doute, le repas familial de Noël et l’arrivée impromptue d’une tierce personne. Les deux autrices auraient presque pu glisser vers ses récits de Noël où tout se termine bien (d’Un Chant de Noël en passant par Love Actually, vous les connaissez), mais ces deux talentueuses artistes préfèrent montrer ce qu’est la vie. Elle n’est jamais tout à fait gaie ou tout à fait triste. Hiver Indien fait partie de ces récits qui vous touchent et vont avancer le lectorat. Merci à vous deux et merci à l’équipe de Marabulles d’avoir fait exister ce livre.

HIVER INDIEN
SCENARISTE : CHARLOTTE BOUSQUET
DESSINATRICE : STEPHANIE RUBINI
EDITIONS : MARABULLES

MARCO & CO T1 : ADIEU VEAUX, VACHES, COCHONS…

marcoMarco vit dans la ferme de ses parents. Après son bac, il doit aller dans une école d’art à Paris. Pour toute la famille c’est un choc. Heureusement, sa grand-mère, parisienne, accepte de l’héberger.

Lorsque vient le moment de quitter le nid familial, ce n’est jamais simple. Nos parents s’inquiètent, nous faisons les fiers, nous allons aborder notre autonomie et une nouvelle ville. Dans ce livre, il y a tous ces moments, mais ils sont vus de façon humoristique. Si Marco est le personnage principal de la série, Olivier Jouvray montre les différents points de vue de la famille. Des vieilles histoires de famille aux clichés sur Paris sans oublier ceux sur les provinciaux, il dépeint tout le monde et nous rions beaucoup. Il faut voir le père de Marco stresser sur le départ de son enfant, sur la vie à Paris, au point d’en devenir ridicule. La cousine gothique, élevée par agriculteurs bios, qui est jalouse ou la fabuleuse grand-mère qui est restée très jeune. Entre tous ces points de vues, il y a Marco, futur élève d’une école de bande dessinée. Il est content d’avoir son autonomie, il adore son nouveau quartier, mais il voit combien Paris est grand, comment il peut se montrer naïf, combien être loin du confort familial peut être dur. Si la technologie permet de raccrocher le cordon ombilical, il faut lire comment Olivier Jouvray détourne les conversations. Les quiproquos, les sous-entendus, les oublis (Eh oui, on peut vous voir sur Facebook !) déclenchent de drôles de situations.
Sylvain Bec met en scène les idées délirantes (mais ô combien réalistes) du scénariste. Le graphisme est volontairement humoristique. Les personnages sont décalés avec leurs caractères ce qui donne un côté bancal du plus bel effet. Il faut voir le père, qui malgré sa carrure, pleure pour un rien ou la grand-mère se prendre pour une jeune fille et faire peur à un vendeur. Si la première lecture est sympathique, il faut prendre le temps d’une deuxième lecture pour pointer tous les détails. Ils sont nombreux : objets, décors, attitudes, qui prennent tout leurs sens.
Ces gags sont tous sur une page d’un gaufrier de 8 cases. Un exercice de style qui permet à la narration de prendre son temps et au dessinateur de mettre en place ses personnages. Si cette bande dessinée fut pré publiée dans le magazine Spirou, elle existe aussi en format blog avec un titre différent : C’est pas en regardant ses pompes qu’on comprend comment la terre tourne. Pour citer Sylvain Bec : « C’est un nom long et pénible à retenir mais on s’en fout. Les noms courts sont tous déjà utilisés et déposés ». Avec un tel humour, on peut comprendre comment les deux auteurs ont pu travailler ensemble et nous faire rire.

Pour donner envie aux lectrices et aux lecteurs de lire cette série, sachez que ce tome n’aborde que le départ de Marco et son installation à Paris. La dernière planche montre le discours d’accueil de l’école d’art. Quand on voit l’ambiance, on se dit que le deuxième tome va être aussi drôle, voire un cran au-dessus que le premier Les deux auteurs se sont inspirés de leurs propres vies et se moquent d’eux-mêmes. Et c’est réussi !

MARCO & CO T1 : ADIEU VEAUX, VACHES, COCHONS
SCENARISTE : OLIVIER JOUVRAY
DESSINATEUR : SYLVAIN BEC
EDITIONS : GALLIMARD BANDE DESSINEE

VIOLETTE MORRIS : T1

violette-morrisLe 12 septembre 1945, 6 corps sont retrouvés dans l’Eure. Si cinq d’entre eux sont les cadavres d’une famille, la sixième personne est Violette Morris. Que faisait-elle ici ? Pourquoi a-t-elle été abattu ? Son amie Lucie Blumenthal décide de mener l’enquête.

Le trio Rey-Galic-Kris se reforme après Un Maillot Pour L’Algérie. Chercher les failles de l’histoire, les faire remonter à la surface pour que rien ne soit oublié. Voilà à quoi travaillent ces auteurs. On se souvient des scénarios de Kris comme Notre Mère la Guerre ou Un Homme est Mort. D’autre part, dans une interview, Bertrand Galic disait vouloir raconter les vaincus. Dans ce premier tome de Violette Morris, que s’est-il passé pour qu’une célébrité des années folles soit passée sous silence ?
Cette première partie (sur quatre) raconte les premières années de Violette Morris. Les auteurs ont choisi de le faire via Lucie Blumenthal. Ex-avocate radiée du barreau pendant la guerre à cause de son ascendante juive, elle est devenue détective privée, après l’armistice. Elle fut aussi l’amie d’enfance de Violette. On suit le parcours de cette dernière via des flash-back. Le pensionnat, le sport, la vie maritale, la première guerre mondiale. Tout en elle montre à quel point elle était hors-normes. De son physique à son caractère, elle ne correspondait pas à son époque et les dernières cases montrent qu’elle veut désormais être libre !
L’art de la bande dessinée, c’est de raconter en images. On dessine, on met des dialogues, mais il suffit d’une image pour que tout soit dit. C’est le cas ici et ce, dès la couverture. On y voit cette femme qui ne semble pas à son aise dans son accoutrement féminin. Cette couverture m’a immédiatement fait penser au manga Family Compo de Tsukaja Hojo. On y voit une famille de travesti qui, le temps d’une scène, doit revêtir les habits de leur sexe de naissance. Est-ce-une coïncidence ? Quant à la quatrième de couverture, c’est une image qui n’existe pas dans l’album. L’intérieur d’une 15CV, le pare-brise cassé et ensanglanté. Les agresseurs, ce sont des résistants, qui n’ont pas de visages, des anonymes, que les auteurs ne connaissent pas encore. On peut applaudir pour cet assemblage couverture/quatrième de couverture. Mis côte à côte, l’ensemble montre comment s’est déroulé la vie de cette femme.
Si nous sommes dans une fiction historique, c’est bien une enquête qui se déroule et les personnages n’hésitent pas à régler l’addition avec leurs congénères, collègues, « amis ». Le découpage permet de montrer les différents points de vue des personnages, mais souvent en plan rapproché. Ce parti-pris donne un tempo vif à la lecture tout en assurant une ambiance sourde, presque froide. Pour alléger cet ensemble, la partie portant sur le passé de Violette Morris se veut plus léger, dynamique. Pour passer d’une époque à une autre, les auteurs utilisent aussi bien le son que le dessin. Des astuces simples et efficaces, mais qui démontrent combien ils ont travaillé pour que cet ensemble fonctionne !
Javi Rey avait montré sa patte sur Un Maillot pour l’Algérie. Si on reconnaît son trait dans Violette Morris, le traitement graphique a changé. L’ensemble est rendu plus rude, âpre, permettant au lecteur de se fondre dans l’ambiance de l’album. Quant aux scénaristes, ils ne sont pas en reste. Les dialogues, le découpage sont parfaitement mis en place.
Le premier tome se clôt avec le dossier historique de Mari-Jo Bonnet. S’il ne contient « qu’une » dizaine de pages, il permet de montrer les origines de la famille de Violette, le contexte social et l’évolution de notre personnage.

On se plaint souvent du premier tome. Il sert de mise en bouche, de présentation. Ici, il n’en est rien. A mi-chemin entre enquête policière et biographie, il retrace avec brio les premières années de Violette Morris et les efforts de Lucie Blumenthal pour découvrir la vérité. Un album dense, mais qui sera, on n’en doute pas un futur classique du 9e art !

VIOLETTE MORRIS T1
SCENARISTES : KRIS-BERTRAND GALIC
DESSINATEUR : JAVI REY
DOSSIER HISTORIQUE : MARI-JO BONNET
EDITIONS : FUTUROPOLIS

LES DOUZE RÂTEAUX D’HERCULE

herculeGénéralement, les 12 coups de minuit permettent de célébrer un événement. Ici, une rupture…  Pendant le réveillon de la Saint-Sylvestre ! Autant dire que la jeune femme larguée se trouve fort dépitée. Heureusement, Philae appairait. La déesse des cœurs brisées accompagnera la jeune femme, pour le meilleur et pour le pire au travers de douze épreuves.

Nous avions connu le travail de Louison à travers la bande dessinée « Cher François« . A peine était-elle rentrée de Quai des Bulles 2017 (Saint-Malo), qu’elle travaillait à un projet secret, qui nous fut révélé quelques mois après : Les douze râteaux d’Hercule. Alors que son précédent recueil se fondait sur le reportage qu’elle avait fait sur l’ancien président, son actuel est un récit de fiction. On ne s’attendait pas à ce qu’elle raconte la reconstruction d’une femme ayant eu le coeur brisé. Avions nous perdu l’autrice humoristique que nous connaissions ? Tordant le cou aux clichés du drame, elle créée une parodie de romantisme sur fond de mythologie grecque.

Là où Cher François se reposait sur des illustrations, des cases de bande dessinée, des pleines pages, Louison saute le pas et nous offre plus de 180 pages en gaufrier. On peut l’applaudir car le langage du neuvième art est toujours délicat, même s’il nous semble limpide, à nous lect-rices-eurs. On apprécie particulièrement les situations que l’autrice met en scène. Chaque épreuve se verra plus tordue que la précédente. Louison n’a pas son pareil pour trouver des situations farfelues, mais pourtant véridiques. Toutes les personnes ayant été largué se retrouveront dans cette parodie de mythologie grecque. Quant aux travaux, si Philae les énonce à chaque fois, le lectorat ne le découvrira qu’à la fin, ce qui rajoute un grain de sel particulièrement croustillant.
Si les situations sont drôles, si elles se moquent de notre monde contemporain, les dialogues entre notre héroïne et Philae sont particulièrement travaillés. On sait que Louison a le langage facile, mais les échanges entre la déesse et sa protégée sont très drôles. Tout en se moquant gentiment des discours larmoyants post-ruptures, des hommes et de leurs défauts, des clichés amoureux, elle nous fait rire et nous permet d’aller de l’avant. Quant au dessin, le trait humoristique est toujours présent.Evidemment, quelques plans « nichons » se sont glissés à l’intérieur, mais que serait une œuvre de Louison sans un plan « nichon » ?

Alors que la fin d’année approche, voici un livre qui permettra de se réconcilier avec soi-même, avec les comédies romantiques tendances guimauves. Louison n’a pas fini de nous surprendre et on aime çà !

LES DOUZE RÂTEAUX D’HERCULE
AUTRICE : LOUISON
EDITIONS : MARABULLES

P.S : Je m’insurge contre le fait de se moquer des bols bretons. On m’en a offert un quand j’étais enfant et je l’ai toujours adoré. Celui-ci est plus petit que les autres et de ce fait, mon chocolat au lait était plus sucré que les autres. Alors on ne se moque pas de ses objets. Merci !

EDMOND

edmond

On connaît tous quelques vers de Cyrano de Bergerac, mais comment cette pièce de théâtre a-t-elle été créée ? En 1895, Edmond Rostand, jeune dramaturge n’a pas de succès et ne trouve pas d’idée. Grace à divers rencontres, les cinq actes prennent vie mais jusqu’au baisser de rideau, la pièce aura failli ne jamais être jouée.

Cyrano de Bergerac est un des grands succès de notre théâtre ! Alexis Michalik prend un risque en montrant les coulisses romancées de la création. Vu le succès (la pièce est sans cesse jouée, elle a reçu 5 molières), ce risque était mérité. L’adapter en bande dessinée est autre chose. Si plusieurs termes ou techniques se croisent dans ces arts, ils ne sont pas pareils et à première vue, Léonard Chemineau ne fait-il qu’un décalque de la pièce ? Nous mène-t-il par le bout du nez ? Heureusement, non !

LA BANDE DESSINEE ? UN THEÂTRE A ELLE TOUTE SEULE !

Le 9e art a cela de particulier qu’il peut jouer avec la narration et les images. Un album de bande dessinée est un spectacle à lui tout seul et Léonard Chemineau l’a bien compris. S’il ne peut pas trop jouer avec le texte, il joue avec les points de vues, les cases, l’ellipse. C’est un festival de gaufrier, de pleine pages, de strips, tout en conservant une lisibilité irréprochable. Sa mise en scène se permet d’avoir du suspens, des coups d’éclats ! Certaines scènes sont faites pour le livre tant le déroulement de l’action commence au début d’une page , en haut , à gauche , pour se finir, en bas, à droite. Un bel exemple à suivre et une technicité sans reproche. Quant au trait graphique, que faut-il adopter ? L’auteur propose un trait semi-réaliste, mais son dessin souple lui donne une touche légère, propre à la comédie. Cette légèreté, associée au texte et à la mise en scène de Léonard Chemineau font que le lecteur se « perd » avec passion dans ces 100 et quelques pages.
Il ne faudrait pas refermer ce paragraphe sans parler de la couleur. Par touche, Léonard Chemineau dévoile son univers coloré. Que ce soit les appartements ou le constant mouvement de la rue, l’ambiance du théâtre ou les scènes sentimentales, les couleurs choisies n’en font jamais trop et l’on se plaît à regarder de près telle ou telle case. Une mise en scène réussie en tout point !

UN FILM QUI DEVIENT SPECTACLE AVANT DE REVENIR AU CINEMA

Lors d’une interview, Alexis Michalik a déclaré qu’au début, Edmond était un scénario pour le cinéma, mais qu’il n’a pas trouvé les financeurs. A la suite du succès de la pièce, l’argent s’est débloqué. C’est en janvier prochain que l’on découvrira Edmond au cinéma, après un détour par la bande dessinée. C’est une belle carrière pour cette oeuvre. Si la comédie permet de tout faire passer, le texte d’Alexis Michalik met en avant la difficulté de créer. Si il est ici question de théâtre, on peut évidemment penser à tout artiste qui, de son esprit doit trouver l’inspiration, la créer, pour en vivre. Les esprits chagrins diront que les éditions Rue de Sèvres ont mis la machine marketing en marche pour faire de ce succès théâtral un bande dessinée. Et alors ? Si Alexis Michalik ou Léonard Chemineau permettent de faire revivre Edmond Rostand, s’ils permettent de s’interroger sur la puissance narratrice de la bande dessinée ou la difficulté de la création, j’approuve entièrement cette façon de faire. Merci aux auteurs et à l’éditeur !

EDMOND
AUTEUR ORIGINAL : ALEXIS MICHALIK
ADAPTATION : ALEXIS MICHALIK-LEONARD CHEMINEAU DESSINATEUR : LEONARD CHEMINEAU
EDITIONS : RUE DE SEVRES