LES DOSSIERS THEMIS T1 : LE SOMMEIL DES GEANTS

les-dossiers-Thémis-T1-le-sommeil

Aux quatre coins du globe, des pièces géantes sont trouvées. Assemblées, elles forment un robot, haut comme un immeuble de vingt étages. On cherche à savoir comment il fonctionne, on essaye de garder le secret et derrière tout çà, il y a une personne qui tire les ficelles. On ne sait pas qui elle est.

A lire ce résumé, on hésite entre dessins animés japonais tels que Goldorak, les récits où une officine du gouvernement américain tient le monde entre ses mains, sans oublier les films avec des robots géants. Vous auriez raison et tort à la fois. Le grand atout de Sylvain Neuvel, c’est de nous faire penser que nous allons vers tel ou tel genre alors qu’il nous emmène autre part. Avant qu’on s’en rende compte, nous avons fini le livre.
Ce qui a fait naître ce livre, c’est la construction d’un robot pour le fils de Sylvain Neuvel. l’enfant posait des questions sur la naissance du robot: où, comment, pourquoi, etc. Autour de ces questions, il a construit un récit plausible. Quand je dis plausible, c’est à dire que les données scientifiques, militaires, sociales sont exactes. Un auteur lambda aurait inventé des données, pas Sylvain Neuvel. Il est déjà difficile de ne pas être incrédule devant un robot, alors tout le reste sera aussi exact que possible.
Dès la première lecture, on est surpris par la construction. Les trois quart de l’histoire sont des dialogues. Si ces dialogues sont amenés dans l’ordre successif, tout n’est pas donné au lecteur. C’est en suivant les échanges avec les différentes personnes qu’il commence à construire les événements. Les différentes informations rassemblées permettent de montrer l’ampleur du projet, quelles sont les ramifications. Là où on s’attend au pénultième cabinet noir des Etats-Unis, Sylvain Neuvel met autre chose. Si à première vue, la mystérieuse personne qui dirige les opérations semble être « le méchant », l’auteur réussit à nous le rendre sympathique. Son caractère n’évolue pas, mais il va jusqu’au bout d’un raisonnement logique et au mépris du danger, il avance ses pions pour savoir ce qu’est le robot, comment le contrôler, etc.
Quand on a grandi avec Goldorak, X-Or, Spectreman, Robotech/Macross voire Bioman et ses déclinaisons, on attend avec impatience le prochain épisode pour que notre héros/robot se batte avec l’ennemi. Il se peut que derrière, il y ait un scénario plus subtil. Sylvain Neuvel joue avec cette madeleine de Proust pour nous offrir les coulisses de ces combats. Comment fonctionne un tel robot ? Quelles sont les conséquences si on trébuche ou si on appuie sur un bouton « au hasard » ? La logistique permet d’amener du personnel scientifique, militaire, etc. Qui devrait s’en tenir aux ordres, aux procédures. L’auteur n’oublie pas d’amener le grain de sable humain qui fait tout basculer. Quand on lit l’évolution des personnages, on se rend compte qu’ils ont besoin d’une ou plusieurs thérapies, mais les voir se « battre », chuter pour mieux remonter devient un véritable plaisir. Le robot ne combattra peut-être pas (lisez le livre), mais les dialogues sont des combats en soi. Chaque phrase est ciselée, c’est un vrai bonheur !

Avec Le Sommeil des Géants, on se laisse emmener par l’auteur. On n’a pas besoin d’apprécier les robots géants. Derrière ces montagnes de métal inconnu, il y a une confrontation femme et homme qui vaut tous les combats. Un premier livre réussi !

LES DOSSIERS THEMIS T1 : LE SOMMEIL DES GEANTS
AUTEUR : SYLVAIN NEUVEL
EDITIONS : LE LIVRE DE POCHE

Publicités

JAZZ LIEUTENANT

jazz lieutenant1er janvier 1918. Pour la première fois, des militaires américains noirs débarquent à Brest. Ils le font au son de La Marseillaise, mais le rythme est différent, c’est du jazz. Si ce son déferlera sur la France, c’est une autre histoire que nous raconte son chef d’orchestre James Reese Europe, un autre combat.

Jazz Lieutenant nous raconte trois histoires. Il y a celle de James Reese Europe, l’ascension de certains musiciens noirs américains, mais aussi la ségrégation qui existait encore. Si Malo Durand cible le musicien, il n’oublie pas ce qu’il y a à côté. Cette histoire est riche et complexe. Loin d’être un cours d’histoire où les dates s’accumulent, Jazz Lieutenant montre ce qu’étaient les hommes de couleurs à l’époque, comment ils étaient perçus, comment ils se sont battus. Au milieu de ces batailles, un son unique s’élève. Une musique que le public européen adoptera : Le Jazz. Malgré cet enfer, ni le personnage ni le scénariste n’ont oublié la musique. A la lecture, on aurait presque voulu l’effet « jazzing », pour ressentir la musique. On peut alors se demander pourquoi sur plusieurs cases, les notes et les portées musicales ne sont pas présentes, ou des onomatopées de bruit ? Un choix qui laisse, à mon sens, la case vide alors que les personnages interprètent une musique.
Pour dessiner ce récit, Erwan Le Bot va multiplier les points de vues. Il montre les lieux avec détails, permettant de nous plonger tour à tour dans l’opulence puis la détresse. Il n’oubliera pas de mettre les personnages principaux en avant, étrangers dans leurs propres pays et guerriers/musiciens dans la vieille Europe. Il y a surtout ces scènes où scénario et dessin ne font plus qu’un, telle une musique dessinée (la page qui montre le régiment de Jazz Lieutenant travailler au lieu d’aller à la guerre est un excellent exemple).
De prime abord, je trouvais que le dessin d’Erwan Le Bot n’avait pas besoin de mise en couleurs. J’avais tort ! Jiwa, par la force de ses couleurs renforcent les détails, peint des ambiances qui font des dessins, de véritables oeuvres ! Aux tons riches des salles américaines répond le froid de l’Europe. Si la musique adoucit les tons (sic), si quelques victoires permettent de souffler, le ton est donné, c’est la froideur de la guerre.

Que se passe-t-il à Brest ? Les auteurs sont plus nombreux qu’au centimètre carré un soir du grand prix de Quai des Bulles et il faut encore qu’ils se fassent remarquer ? Il y avait Kris, il y avait Bertrand Galic et maintenant c’est Malo Durand  qui raconte « encore » l’histoire (sans compter Jiwa et Erwan Le Bot tous deux brestois aussi) ? Faisons notre mea culpa, malgré mon amour pour cette ville où j’ai vécu, j’ignorais cet épisode guerrier et musical. Il est toujours utile de raconter les failles de l’histoire. On oublie très vite la dure vérité. Apparemment pas Malo qui englobe l’histoire de son personnage à travers la guerre et la ségrégation. Ce n’est évidemment pas une spécialité brestoise que de raconter l’histoire même si les apparences sont trompeuses. Si Jazz Lieutenant est le fruit des éditions Locus Solus, une première version peut se lire dans la revue de bande dessinée, Casiers (encore une idée brestoise).

Les brestois montrent encore une fois qu’ils n’oublient jamais. Un livre qui mérite qu’on s’y attarde, qu’on écoute sa musique et son jazz lieutenant !

JAZZ LIEUTENANT
SCENARISTE : MALO DURAND
DESSINATEUR : ERWAN LE BOT
COULEURS : JIWA
EDITIONS : LOCUS SOLUS

RENCONTRE AVEC JOHN SCALZI

Une rencontre avec un auteur millionnaire, futur goûteur de kouign amann, qui réfléchit sur notre monde , sans oublier une part d’humour.

Vous avez écrit sur Internet avant d’être publié. Est-ce que ça a changé votre façon de construire le récit ?

Ça a eu peu d’influence sur mon écriture. Par contre, ce qui m’a influencé, c’est que j’étais auparavant critique de film. Pendant plusieurs années j’ai regarder 200 à 300 films par an. Tout ce qui est construction du récit, dialogues, etc., je l’ai appris en étudiant les films. En tant que critique, je devais comprendre comment ça fonctionnait. Si vous lisez Le Vieil Homme et la Guerre, vous verrez que c’est écrit en trois actes, exactement comme aurait pu l’être un film.

Vous avez écrit sur Internet, avant d’écrire des versions audio, puis d’être publié. Peut-on vous considérer comme un méta-auteur ?

Puisque vous avez posé la question, vous savez que j’en suis un. Ce qui est intéressant avec Internet, c’est que beaucoup de personnes ont adopté des approches différentes pour essayer de se faire publier. Certaines essayent d’imiter celles que j’ai choisies durant les années 90 jusqu’au début des années 2000. Avec le recul, d’autres écrivains et moi-même avons l’impression d’avoir ouvert la voie. Ce que nous avons fait, d’autres peuvent dorénavant s’appuyer dessus pour le faire de manière professionnelle. Donc, toutes ces personnes me doivent de l’argent. (rires)

On peut donc vous considérer comme un proto-meta-auteur ?

Tout à fait ! Je vais écrire ça sur ma carte de visite ! (rires)

Je vous vois comme un paradoxe. Sur internet, vous êtes un écrivain avec une ligne de conduite, vous êtes droit, alors que de l’autre, vous vous vendez très bien. Est-ce compatible l’un avec l’autre ou est-ce ma vision européenne de l’auteur ?

Les deux sont vrais. Je suis un écrivain américain et, pour avoir du succès, il faut vendre ce qu’on fait, il faut faire de soi-même un produit rentable. Alors oui je suis écrivain, mais j’ai aussi un talent pour le marketing. J’apprécie de me montrer en public. Mon éditeur aime ça parce que je suis un bon client en tournée. Ça veut dire aussi que je peux me permettre toutes ces activités, je peux les assurer sans avoir besoin d’un autre emploi.

J’ai l’impression que vous expérimentez beaucoup lors de vos publications. Est-ce un challenge que vous vous faites à moins que vous ne soyez une brute de travail ?

Dans chaque roman, je me lance un nouveau défi pour faire quelque chose de différent. C’est important d’élargir ma boîte à outils d’écrivain, d’avoir de nouvelle capacités. Il faut dire aussi que je m’ennuie très vite.

Vous avez reçu le prix Hugo pour Your Hate Mail Will Be Graded. Est-ce que votre rétrospective du mois dernier cherchait à remporter le même prix ?

Non ! Cette rétrospective consistait en la republication d’une série d’articles à l’occasion des 20 ans de mon blog « Whatever ». J’ai fait ça pour savoir comment je réagirais face à l’évolution des thèmes abordés avec 20 ans de plus. La meilleure façon de me rendre compte de mon point de vue actuel sur une question, c’est d’écrire dessus. Tant que je n’ai pas écrit dessus, je ne m’en rends pas compte. Ça m’a permis d’analyser tout ce que j’ai pu écrire pendant 20 ans. 20 ans d’écriture sur un blog… ça fait beaucoup !

Que vous établissiez les règles d’un jeu meurtrier (l’hilketa) ou que vous répondiez aux questions d’enrôlement dans Le Vieil Homme et La Guerre, les réponses sont claires et étudiées de près. Pourquoi ne pas faire plus simple ?

C’est que je disais tout à l’heure. Pour réfléchir, j’ai besoin d’écrire. Ensuite, quand une personne se pose une question sur mon univers, j’ai envie d’y répondre, non seulement pour le lecteur, mais aussi pour moi. Ça m’aide à écrire mes histoires. Pour ce qui est des personnages transgenres dans Le Vieil Homme et La Guerre, je n’y ai pas vraiment réfléchi en écrivant ce roman. En revanche, c’était intéressant d’introduire ce thème dans les livres suivants en faisant en sorte que ça s’insère bien dans l’univers. Maintenant, je réfléchis à cette question et je continue de la développer.

Au fil des années, votre humour s’est assagi, affiné, est-ce un gain de maturité ?

Mon humour n’a pas évolué, mais j’ai d’avantage confiance en mon lectorat. Avec le temps, ma sensibilité à évolué mais il y a aussi mes lecteurs. Ils sont habitués à mon humour, donc je n’ai pas besoin d’insister dessus. Le lecteur peut sentir l’humour dans le contexte.

Vous avez signé un contrat de 2 millions de dollars pour 13 livres en 10 ans. Est-ce que les droits d’auteurs y sont liés ?

Non, j’ai gardé tous les droits annexes (audio, cinéma). Le contrat porte uniquement sur les textes imprimés. Je dis toujours à mes confrères écrivains de garder leurs droits, de ne jamais les céder. C’est toujours à l’écrivain de garder la main dessus. Je ne céderais mes droits pour rien au monde.

Vous avez écrit « Dans cet univers, séduire un homme hétérosexuel est la plus facile des difficultés », Vous avez une politique anti-harcèlement dans les événements où vous êtes présent, vous avez donné de l’argent lorsqu’un « troll » était sur votre blog. Peut-on vous considérer comme militant ? (1)

Je ne me vois pas comme un militant, je ne le mérite pas. En tant qu’homme blanc hétéro, je n’ai pas cette légitimité. Par contre, j’ai la liberté et le droit de m’exprimer sur les questions politiques, de société, etc. Quand je le fais dans le milieu de la science-fiction ou ailleurs, que quelqu’un comme moi exprime ces idées, ça a du poids. Si je ne le faisais pas, j’aurais honte. Tant que j’aurai un micro, je m’en servirai pour m’exprimer sur des sujets comme l’art, ma communauté, ce qui ne fonctionne pas, etc. Ça ne m’empêche pas de dire parfois des bêtises et il est alors normal qu’on me le reproche. Ce n’est pas de commettre une erreur qui est grave, mais de la reproduire.

En France, on considère l’Artiste avec un grand A. Quelle votre vision de l’auteur ? Quelle est celle des Etats-Unis ?

Hum. Ça dépend du genre d’écrivain que vous êtes. Les auteurs de fiction littéraire ont droit à leur majuscule, mais pas les auteurs de littérature de genre. Moi, ça me convient. On peut mettre une minuscule à artiste ou à écrivain, je me fiche pas mal de ce que pensent les autres. De plus, c’est le genre qui a fait ma fortune ! J’ai signé un contrat de plusieurs millions. Aux Etats-Unis, l’argent ne se cache pas…. Je ne suis pas un Artiste avec un grand A mais ce contrat a permis de payer ma maison, de mettre à l’abri du besoin.

Le succès est au rendez-vous quand on parle de science-fiction dans les films, les séries et les jeux vidéos. Est-ce qu’on rencontre le même engouement en littérature aux Etats-Unis ? Ce n’est hélas pas le cas en France.

Le problème est le même dans mon pays. Se montrer avec un livre de science-fiction, c’est toujours stigmatisé aux Etats-Unis. Une partie de la solution consiste à imprimer des couvertures qui ressemblent moins à des livres de science-fiction. Heureusement l’essor de la culture geek est tel que je peux me permettre d’avoir des couvertures très référencées science-fiction et d’être dans la liste des best-sellers. Vive les geeks !

Avez-vous enfin trouvé un smartphone qui vous convienne ?

(Le montrant) Mon précieux ! J’ai un pixel 3 maintenant et je l’apprécie énormément. Quand j’ai débuté ma tournée, mon ancien téléphone s’est arrêté. J’étais embêté car toute ma vie était dedans. Ce modèle me permet de faire de très belles photos et j’en prends autant qu’avec mon appareil photo. J’aime aussi sa couleur, c’est un ton chair qui me va bien au teint. (rires)

Vous avez un goût particulier avec la nourriture : Coca-Cola zéro, burrito, tarte schadenfreude, etc. Mais avez-vous essayé le kouign-amann ?

J’en ai entendu parler et j’ai très envie d’essayer. Vous le savez, j’adore le sucre, les sucreries, ainsi que le beurre. C’est une pâtisserie qui a été faite pour moi !

Vous participez à des débats pendant les Utopiales, allez-vous utiliser le naqmoac ?

Aux Etats-Unis, pendant la séance de questions du public, on a toujours une personne qui se lève et qui dit (prenant la voix des muppets) « C’est plus un commentaire qu’une question ». Ça dure cinq minutes et ça n’apporte rien. Donc, quand je suis le modérateur, je fais une annonce du genre : « Les intervenants vont parler pendant 40 minutes, ensuite vous pourrez poser des questions. Vos questions devront se présenter sous la forme d’une question, elles ne devront pas être en plusieurs parties et elles ne devront pas être plus longues qu’un tweet ». Si je procède ainsi, c’est pour qu’il y ait le plus de questions possible. Si on pose ces règles dès le début de la conférence on peut dire à celui qui ne les respecte pas : « Non, passons à la question suivante ». Ce procédé, je l’ai surnommé « Naqmoac » (« Not a question, more of a commentary »). Comme je ne serai pas modérateur pendant les Utopiales, je n’y aurai pas recours.

Merci à John Scalzi pour avoir répondu à des questions inhabituelles avec gentillesse et humour, ainsi qu’à Mikael Cabon pour son aide précieuse.

(1) Voir l’article d’Actualitté à ce sujet

Vous pouvez suivre John Scalzi sur son blog

UTOPIALES 2018 : AUTOUR DES SPECTACULAIRES

utopiales-2018

Le festival des Utopiales, c’était aussi l’occasion de rencontrer les auteurs d’une série. Samedi 3 novembre, Georges Merel présentait Les Spectaculaires, en présence du scénariste Régis Hautière et du dessinateur Arnaud Poitevin.

Les Spectaculaires est une série de bande dessinée qui se passe au début du XXe siècle. On y suit les aventures d’un groupe de saltimbanques, pris en sympathie par le professeur Pipolet, inventeur de son état. Il va leur procurer des gadgets qui vont faire d’eux des super-héros. On s’apercevra vite que le personnage principal est la femme de l’équipe, qu’elle n’a pas de super-pouvoir à contrario de ses collègues, qui sont des bras cassés.
Arnaud Poitevin avait envie de dessiner le vieux Paris, des super-héros, mais ne voulant pas chasser sur le terrain des américains, il voulait une version paté-rillette ! Régis Hautière qui se met toujours au service de son dessinateur a accepté. A travers son écriture, il a voulu rendre hommage aux romans-feuilletons, aux personnages historiques d’alors. On rencontrera Sarah bernhardt ou le Préfet Lépine pour ne citer qu’eux. Les Spectaculaires, c’est l’occasion de faire de l’humour tout en restant fidèle à l’histoire. Certains personnages ont existé, les événements racontés sont véridiques (la grande crue de 1910 dans le tome 3). C’est aussi l’occasion de se moquer des clichés de l’époque. On y voit l’équipe paniquer à l’idée de se rendre en province, eux qui ne sont jamais sortis de Paris. Comme toute bonne série de super-héros, nos spectaculaires sont équipés de gadgets. Le scénariste aurait pu inventer une technologie, mais il a préféré ancrer dans le réel, les inventions ayant réellement existé. Le côté comique vient du décalage entre la technologie du début du XXe siècle et maintenant.
La force d’une bande dessinée, c’est aussi l’échange. En discutant avec Arnaud, en voyant les premières esquisses, Régis a su trouver la bonne approche pour travailler sur les gags, sur l’ambiance, sur les onomatopées. Un travail plus exigeant qu’il n’y paraît, mais le dessin d’Arnaud permet ce genre d’excentricités. Du côté des dialogues, Régis se fait plaisir en citant Le Mépris de Godard, tandis qu’Arnaud mettait Louis de Funès ou Jean Rochefort dans les différents tomes. Un ensemble de clins d’œil/double lecture qui montre la bonne entente entre les créateurs.
Chaque aventure des Spectaculaires met en avant un événement de cette époque. Si nous avons eu successivement Eugène Sue, Sarah bernhardt, la grande crue de 1910, Régis Hautière a donné un indice au public. Le tome 4 aura une référence aux Fous du Volant !

La discussion était animée entre les 3 intervenants. La présentation fut intéressante et permettait de montrer la création de la série et ses points forts. Ce fut un bon moment passé avec le public.

LES SPECTACULAIRES
AUTEUR : REGIS HAUTIERE
DESSINATEUR : ARNAUD POITEVIN
COLORISTE : CHRISTOPHE BOUCHARD

LA MORT EST UNE FEMME COMME LES AUTRES

la-mort-est-une-femme-comme-les-autres

La Mort ne peut plus faucher. Alors qu’elle le faisait à tour de bras, elle est à bout. Pendant ce temps, les humains ne meurent pas et une panique générale s’installe.

Le personnage de La Mort n’est pas nouveau en littérature : Elle est présente dans les comics Marvel, comme la promise de Thanos, elle est le personnage humoristique chez Philippe Boucq dans Les Aventures de La Mort et Lao-Tseu et on la retrouve dans la série Les Annales du Disque-Monde de Terry-Pratchett. Ici, elle subit un burn-out. Poussée par la curiosité, elle va étudier les humains de près pour savoir si « ces êtres geignards » valent la peine qu’on s’y intéresse.
Aborder le personnage de La Mort aurait pu donner un livre tragique voire contemplatif. Pour Marie Pavlenko, son personnage principal est comique. Celle-ci n’a que faire des habitudes humaines, occupée qu’elle est à faucher, mais quand on lui demande un arrêt de travail, de l’argent où de prendre une douche chaude, les difficultés commencent. Heureusement, elle va être confrontée à des humains qui vont l’aider. Qu’il soit question de l’utilité de vivre ou de la découverte d’une première fois (parmi d’autres), La Mort va découvrir une partie de notre façon de vivre, pour le rire et le meilleur. Comment parler de La Mort sans évoquer son instrument fétiche : La Faux. Ici, ce n’est pas un instrument comme les autres. Il, ou plutôt elle, parle. Comme un prolongement de La Mort, la Faux est une sorte de conscience, avec un défaut. Elle est bavarde. Une particularité qui entraînera bien des quiproquos. Quant aux personnages secondaires, ils sont savoureux et chacun aura son importance dans l’intrigue. L’écriture est limpide et les péripéties se succèdent pour notre plus grand bonheur. On soulignera que lautrice ne se met aucune barrière. Elle assume le goût décalé de la mort.

On l’aura compris, La Mort est une Femme comme les Autres montre un personnage en décalage avec notre univers. L’autrice réussit à nous faire rire de ce qui pourrait être tragique, elle nous fait réfléchir sur notre situation (qui sommes-nous à l’échelle de l’univers ?). Quand on renferme le livre, on sourit à la vie.

LA MORT EST UNE FEMME COMME LES AUTRES
AUTRICE : MARIE PAVLENKO
EDITIONS : PYGMALION

HIVER INDIEN

hiver indienManon n’aime pas Noël. Ces repas de famille où elle se sent invisible ou rabaissée, ces cadeaux qui ne reflètent pas ce qu’elle aime. Cette année, Nadia revient exprès de New-York. Nadia, l’enfant terrible de la famille. Manon et elles ont un point commun. Toutes les deux pratiquent musique. Noël pourrait être différent cette année…

Charlotte Bousquet et Stéphanie Rubini avaient formé un duo pour la collection Graphique des éditions Gulf Stream. Elles traitaient des difficultés des adolescents au collège. Avec Hiver Indien, elles reforment ce duo. Si le thème reste le même (l’adolescence), le milieu est différent puisqu’il est question de la famille.
Charlotte Bousquet nous offre un livre qui parle à tous. La famille et ses non-dits, ses colères, les attentes des uns et des autres. Des émotions qui sont mises à rude épreuve durant la période des fêtes de fin d’année. Intelligemment, l’autrice ne montre que les points de vue de la jeune femme, ses doutes, ses rancœurs envers sa famille. Ce n’est qu’avec l’arrivée de Nadia qu’on aura un point de vue différent. On suit l’évolution de la jeune femme à travers ses différentes rencontres avec Nadia, leur complicité musicale, avant de laisser Manon prendre son envol. C’est un scénario tout en finesse, qui évite tous les clichés et qui ne prend pas le lecteur pour un imbécile. On doute avant de se laisser surprendre par l’écriture de Charlotte Bousquet.

Le graphisme de Stéphanie Rubini nous a toujours transporté. Ici, elle change son traitement pour calquer à l’émotion du scénario. Le trait est noir, les décors sont simples, presque inexistants. Quelques touches de couleurs pour rehausser le ton, mais sans plus. l’important n’est pas là. Les personnages de Stéphanie, vivent, bougent, ressentent des émotions. Son trait expressif permet cette magie. Un trait d’autant plus important qu’il est question de faire vibrer le lecteur au son d’une musique. Musique qui n’est pas présente dans le livre (mais qu’il serait bon d’écouter)… Au lieu de nous placer les sempiternelles portées et notes pour une musique imaginée, l’autrice a utilisé divers stratagèmes. Reproduire la partition en entier, faire naître quelques notes qui sont le début du morceau de musique, montrer ce que fait le trac, comment il brouille nos sens. Ce ne sont plus des dessins, ce sont des émotions qui nous transportent, qui nous frappent jusqu’à la dernière page.

Si Manon ou Nadia parlent si bien de la musique, si le livre est imprégné de cet art, ce n’est pas un hasard. Les deux autrices connaissent la musique. Qu’il soit question d’œuvres contemporaines, classiques ou cinématographiques, on se retrouve bercé par les différents univers musicaux qu’elles nous offrent. Chaque morceau cité pourrait être une playlist du livre. Ce serait dommage de passer à côté de Schubert, Beethoven ou Scelsi. Pour ceux qui veulent aller plus loin, qu’ils regardent les dernières interviews de Sonia Wieder-Atherton, ils comprendront mieux les dernières pages.

Autre point spécial, Hiver Indien n’a pas de fin. On pourrait voir ce récit comme un prologue, ou un premier acte, à la vie de Manon.

Une jeune femme qui doute, le repas familial de Noël et l’arrivée impromptue d’une tierce personne. Les deux autrices auraient presque pu glisser vers ses récits de Noël où tout se termine bien (d’Un Chant de Noël en passant par Love Actually, vous les connaissez), mais ces deux talentueuses artistes préfèrent montrer ce qu’est la vie. Elle n’est jamais tout à fait gaie ou tout à fait triste. Hiver Indien fait partie de ces récits qui vous touchent et vont avancer le lectorat. Merci à vous deux et merci à l’équipe de Marabulles d’avoir fait exister ce livre.

HIVER INDIEN
SCENARISTE : CHARLOTTE BOUSQUET
DESSINATRICE : STEPHANIE RUBINI
EDITIONS : MARABULLES

MARCO & CO T1 : ADIEU VEAUX, VACHES, COCHONS…

marcoMarco vit dans la ferme de ses parents. Après son bac, il doit aller dans une école d’art à Paris. Pour toute la famille c’est un choc. Heureusement, sa grand-mère, parisienne, accepte de l’héberger.

Lorsque vient le moment de quitter le nid familial, ce n’est jamais simple. Nos parents s’inquiètent, nous faisons les fiers, nous allons aborder notre autonomie et une nouvelle ville. Dans ce livre, il y a tous ces moments, mais ils sont vus de façon humoristique. Si Marco est le personnage principal de la série, Olivier Jouvray montre les différents points de vue de la famille. Des vieilles histoires de famille aux clichés sur Paris sans oublier ceux sur les provinciaux, il dépeint tout le monde et nous rions beaucoup. Il faut voir le père de Marco stresser sur le départ de son enfant, sur la vie à Paris, au point d’en devenir ridicule. La cousine gothique, élevée par agriculteurs bios, qui est jalouse ou la fabuleuse grand-mère qui est restée très jeune. Entre tous ces points de vues, il y a Marco, futur élève d’une école de bande dessinée. Il est content d’avoir son autonomie, il adore son nouveau quartier, mais il voit combien Paris est grand, comment il peut se montrer naïf, combien être loin du confort familial peut être dur. Si la technologie permet de raccrocher le cordon ombilical, il faut lire comment Olivier Jouvray détourne les conversations. Les quiproquos, les sous-entendus, les oublis (Eh oui, on peut vous voir sur Facebook !) déclenchent de drôles de situations.
Sylvain Bec met en scène les idées délirantes (mais ô combien réalistes) du scénariste. Le graphisme est volontairement humoristique. Les personnages sont décalés avec leurs caractères ce qui donne un côté bancal du plus bel effet. Il faut voir le père, qui malgré sa carrure, pleure pour un rien ou la grand-mère se prendre pour une jeune fille et faire peur à un vendeur. Si la première lecture est sympathique, il faut prendre le temps d’une deuxième lecture pour pointer tous les détails. Ils sont nombreux : objets, décors, attitudes, qui prennent tout leurs sens.
Ces gags sont tous sur une page d’un gaufrier de 8 cases. Un exercice de style qui permet à la narration de prendre son temps et au dessinateur de mettre en place ses personnages. Si cette bande dessinée fut pré publiée dans le magazine Spirou, elle existe aussi en format blog avec un titre différent : C’est pas en regardant ses pompes qu’on comprend comment la terre tourne. Pour citer Sylvain Bec : « C’est un nom long et pénible à retenir mais on s’en fout. Les noms courts sont tous déjà utilisés et déposés ». Avec un tel humour, on peut comprendre comment les deux auteurs ont pu travailler ensemble et nous faire rire.

Pour donner envie aux lectrices et aux lecteurs de lire cette série, sachez que ce tome n’aborde que le départ de Marco et son installation à Paris. La dernière planche montre le discours d’accueil de l’école d’art. Quand on voit l’ambiance, on se dit que le deuxième tome va être aussi drôle, voire un cran au-dessus que le premier Les deux auteurs se sont inspirés de leurs propres vies et se moquent d’eux-mêmes. Et c’est réussi !

MARCO & CO T1 : ADIEU VEAUX, VACHES, COCHONS
SCENARISTE : OLIVIER JOUVRAY
DESSINATEUR : SYLVAIN BEC
EDITIONS : GALLIMARD BANDE DESSINEE