RENCONTRE AVEC LE COORDINATEUR DU PRIX COMICS ACBD

Le 25 octobre prochain, lors de la Comic-Con Paris, l’ACBD remettra pour la première fois, le Prix Comics ACBD de la critique. Nous avons rencontré Yaneck Chareyre, le coordinateur du prix.

Bonjour Yaneck,

Qu’est-ce qu’un comics ?

Pour faire simple c’est une bande dessinée publiée aux États-Unis ou en Angleterre. Le champ du comic-book, c’est vraiment de la bande dessinée anglo-saxonne, même s’il a pu essaimer de part le monde.

Quelle a été la réaction de l’association ACBD quand tu as demandé la création d’un Prix Comics ?

Ce n’est pas moi qui l’ai demandé. C’est Aurélien Pigeat, il y a deux ans, à la fin d’une assemblée générale de l’ACBD (Association des Critiques et Journalistes de Bande Dessinée ndlr). Pour lui, c’était un souci qu’il n’y ait pas de prix de la bande dessinée américaine, au vu de l’importance que prenait dans notre pop-culture, les univers liés aux comics-books. Florian Rubis et moi avons renchéris sur ce constat. Le bureau de l’ACBD m’a confié une mission d’évaluation du projet. Celle-ci s’est faite durant l’année 2018 et nous avons rendus nos analyses lors de l’assemblée générale 2019. L’association et ses membres ont validé le principe d’un prix. A une énorme majorité, celui-ci a été considéré comme une très bonne idée, comme une logique que notre milieu reconnaisse un genre qui était là avant les mangas et qui était délaissé depuis des années.

Comment s’est déroulée la sélection ? Quels en sont les membres ?

Il se compose de quatre personnes. Il y a Florian Rubis qui écrit notamment pour ActuaBD.com.  Il est aussi monteur d’exposition consacrée à la bande dessinée anglo-saxonne et surtout britannique. Il y a Aurélien Pigeat qui fait aussi partie d’ActuaBD.com. Il est aussi le nouveau responsable du Prix Asie. Il y a aussi Bernard Launois qui écrit pour Auracan.com et moi, en tant que journaliste pour Zoo.
Nous avons validé l’existence du prix au mois de mars, lors de l’assemblée générale de l’ACBD. Depuis, on se soumet les titres qui nous semblent les plus pertinents. Tout au long de l’année, on utilise les réseaux sociaux pour les faire découvrir, pour les commenter, mais aussi pour demander aux éditeurs des copies numériques pour la sélection. Nous nous sommes réunis début septembre virtuellement pour épurer la liste et déterminer la sélection finale. Nous avions une vingtaine de titres sur six mois. On fera sans doute mieux l’année prochaine. Nous avons fait une première liste de dix titres, avec certains éditeurs qui en avaient deux. Nous avons discuté, échangé et sous forme de consensus, nous sommes arrivés à bâtir une sélection. Elle fait la part belle aux deux grands univers historiques qui sont Marvel et DC, par l’entremise des éditions Panini Comics et Urban Comics. Les deux autres éditeurs sont des défricheurs de talents. Nous avons Tumultes chez Presque Lune et Pour l’amour de Dieu Marie chez Cambourakis.

Dans la sélection, pourquoi ne pas prendre que des titres super-héroïques ou au contraire n’en prendre aucun ?

La définition que je viens d’en faire- qui n’est pas celle de l’ACBD-mais qui se recoupe là-dessus- ne tient pas compte de ces questions-là. Ce n’est pas un critère discriminant. La définition de l’ACBD pour le Prix Comics ACBD de la Critique : nous primons un album publié en anglais, dans un pays de culture anglophone et traduit en français pour les pays francophones. On n’est pas loin de ce que j’ai dit. La définition officielle est là pour se garder des portes ouvertes sur d’autres univers culturels, pour ne rien se fermer. La bande dessinée franco-belge c’est autant Thorgal, La Famille Passiflore ou Le déclic de Manara. Le comic-book, c’est de l’indépendant, du mainstream avec de la science-fiction, du polar, du super-héros, etc. On ne voulait se fermer aucune porte. On a essayé de faire en sorte que la sélection finale des cinq titres soit à la hauteur de cette diversité de production.

Dans cette sélection, on est plutôt dans les genres : fantastique, polars, etc. Vous n’avez-pas peur de laisser des lecteurs sur le chemin ?

Je ne crois pas. On a beaucoup de diversités. Pour l’amour de Dieu, Marie raconte la façon dont une jeune fille, élevée dans une culture anglicane, va pousser un petit peu loin le mantra : « Aimez-vous les uns, les autres ». On est sur quelque chose de très politique : sur la place de la femme, celle de la femme par rapport à la religion anglicane et donc au christianisme. C’est une bande dessinée engagée avec un dessin qui flirte avec les influences japonaises. Tumultes est un polar psychologique, Multiversity est un récit de super-héros méta-analytique, Mister Miracle, C’est du super-héros revu et corrigé. Quant à X-Men Grand Design, c’est un récit de super-héros à la sauce indé ! Le seul reproche que je pense qu’on puisse faire à cette sélection et c’est assumé volontairement, c’est un caractère élitiste. C’est le propos du prix : nous nous demandons, journalistes et critiques, de déterminer quels sont les meilleurs albums de l’année. Cela nous amène à avoir des titres qui ne seront pas nécessairement très grand public et qui ne seront pas les plus classiques. Il n’y aura pas forcément Captain America ou Walking Dead. Mais ce genre de séries pourront trouver leurs places dans la sélection à l’avenir. Par exemple, nous avons beaucoup hésité sur le Batman White Knight de Sean Murphy, mais il ne rentrait pas dans les critères, en termes de délais. A un mois près, il y aurait eu du Batman dans la sélection.

Hors sélection, on remarque qu’il y a un choix varié d’éditeurs.

Sur le Prix Comics, on s’est résolu à mettre deux titres des éditions Urban Comics, sur les cinq de la sélection. On aurait aimé idéalement avoir cinq éditeurs pour une vraie diversité éditoriale. Du coup, on utilise nos recommandations pour dire aux gens qu’il y a beaucoup de choses, différents éditeurs et des univers variés. C’est un moyen pour nous d’avoir tous les éditeurs qui publient du comic-book et de citer un titre de chez eux globalement. Ça permet d’avoir une sélection qui dise :  » La bande dessinée américaine, aujourd’hui en France, ça ressemble à ça et ce sont ces acteurs-là qui la font ». Malheureusement, on a oublié des éditeurs, comme Le Snorgleux. Je l’ai redécouvert récemment. Il avait toute sa place dans les recommandations.

Est-ce qu’un Prix Comics pourrait devenir Grand Prix de la Critique?

Techniquement, ce serait possible. On s’est posé la question dans l’association. Les albums qui sont dans la sélection du prix pourront se retrouver dans la sélection du Grand Prix. L’an dernier, Moi, ce que j’aime c’est les monstres a été primé. C’est un comic-book et il aurait été impensable de ne pas l’intégrer à un Prix Comics. On aurait sans doute été obligé de le primer deux fois, ce qui nous aurait causé du tracas, sur des questions de principes, mais ça aurait été mérité.

Vous êtes partenaires de la Comic-Con Paris. Comment ça se déroule ? Est-ce qu’une personne de la Comic-Con vote pour le prix ?

Non, ils ne votent pas. La Comic-Con Paris a accepté de nous recevoir pour la remise de ce prix. Nous les avons démarchés parce qu’à notre sens, c’est aujourd’hui, en termes de festival comics, la marque la plus connue, en France. Il y a de nombreuses initiatives qui se développent, comme la Lyon Comic-Gone, le Toulouse Game Show, le Roubaix Comics festival, etc. Il y a pleins d’événements qui existent en France, mais avec tout le respect dû à ces festivals, que j’espère pouvoir visiter un jour, Comic-Con, c’est une marque internationale, extrêmement connue et qui va toucher des publics différents. On est allé les voir parce qu’on recherchait un espace médiatique pour remettre ce prix. Ils ont accepté qu’on soit partenaires. Le lauréat sera annoncé lors de la Comic-Con et le prix sera remis lors d’un panel avec des invités, le vendredi 25 octobre. Ce panel permettra de débattre autour de l’œuvre ou des auteurs primés. Ainsi se clôturera cette première édition du Prix Comics ACBD de la Critique. . En attendant, les membres de l’ACBD votent, ils ont jusqu’au 10 octobre. Après, il nous restera à préparer la conférence !

Comment as-tu découvert les comics ?

Un été, petit, mon grand-père maternel m’offre un comics de retour d’une braderie. C’est un Special Strange avec Iron-Man en couverture. Je ne sais plus lequel, mais ça doit être déjà la période Semic. Quelques années plus tard, je me fais opérer des amygdales. Pour ne pas m’ennuyer, mon grand-père m’offre un comics. Je me souviens très bien de celui-ci. C’est le recueil kiosque de La guerre du pouvoir, avec Adam Warlock et Le mage. C’est le premier comics que j’ai lu, avec une palanquée de personnages. J’ai commencé là. J’ai suivi Strange sous le format de trois magazines reliés. En janvier 1995, j’achète mon premier Strange mensuel et je n’arrêterai plus d’acheter de magazines kiosques comics jusqu’en 2017. 

Comment as-tu évolué ? Tu ne lis pas que du super-héros.

J’ai toujours lu de tout. A côté de Strange, je lisais Noritaka, le roi de la baston, Alix, etc. J’avais cet éclectisme et naturellement ça m’a amené à tester d’autres univers. Du côté des comics, ça doit être vers 1997, quand Thierry Mornet était à la barre chez Semic. Il commençait à publier des comics indépendants. Je pense que j’y suis venu par le kiosque et puis après… Pas de limites !

Que conseillerais-tu à une personne qui voudrait commencer le comics ?

Commencer par UN comics, ce n’est pas possible… Le plus simple, c’est de commencer par du Batman. Prenez le Batman Silence par Jeff Loeb et Jim Lee. Si vous voulez du super-héros, c’est celui-là que vous allez prendre, mais comme on l’a dit, le comics ce n’est pas que du super-héros. Si vous ne devez en retenir qu’un, allez lire Maus d’Art Spiegelman ! C’est de la bande dessinée américaine, c’est du comic-book et il n’existe pas de meilleure bande dessinée au monde, à mon avis !

A quel moment as-tu senti qu’on commençait à reconnaître le comics ?

Il y a plusieurs choses. Le développement de l’audience du comic-book se fait malgré tout largement par l’entremise du cinéma. Dès Blade, le film avec Wesley Snipes, on montre qu’avec un personnage de seconde zone de comic-book, on peut faire un film stylé et vendeur. Le film X-Men de Bryan Singer fait la même chose avec des personnages que tout le monde connaît. On peut faire un film qui a du sens, de la profondeur. Tout ça vient créer un éco-système dans lequel Marvel Studios va s’épanouir et montrer qu’ils peuvent adapter leur médium et leurs personnages avec respect et sérieux, ce que beaucoup de films ne faisaient pas avant. Ça n’a pas créé beaucoup de lecteurs, car le lectorat, même aux États-Unis ne se développent pas grâce aux films. Par contre, ça a permis de ramener la culture comics dans une forme de respectabilité. A partir du moment où un film de super-héros peut avoir du sens, où il peut faire des millions de ventes de billets… A ce moment-là, les gens le regardent différemment. Dans le même temps, les éditeurs français sont partis en recherche de matériel moins coûteux à publier. Payer des droits d’adaptations sur une bande dessinée étrangère coûte moins chère que de publier un auteur français. Je pense que les mouvements ont été concomitants. Les éditeurs de bande dessinée franco-belge sont venus de plus en plus vers le comics. On peut citer le travail de Benoît Peeters dans la collection écritures (aux éditions Casterman ndlr) qui a notamment fait découvrir Craig Thomson et qui a montré tout le potentiel de la bande dessinée américaine aux amateurs de « roman graphique ». C’est venu de pleins d’angles différents et aujourd’hui, un peu comme Antoine de Caunes demande : « C’est quoi la pop-culture ? », le comic-book, la bande dessinée américaine, ce n’est plus seulement la bande dessinée pour enfant, ce qu’elle était quand je l’ai connu. Elle a évolué, elle a fait des propositions différentes, elle a su aborder tous les genres, ce qu’elle faisait moins avant. Le public américain s’est diversifié et nous en avons bénéficié. On est sur un exemple de mondialisation culturelle, dont je ne me plaindrais pas.

Journaliste à 
Zoo, membre de l’ACBD, sélectionneur du prix comics, futur auteur, on ne t’arrête plus. Jusqu’où veux-tu aller ?

C’est extrêmement prétentieux, mais j’espère un jour écrire un livre d’analyse sur la bande dessinée. Ce sera l’évolution à terme. J’ai un sujet ou deux qui me touchent. J’aimerai travailler avec mon épouse sur l’un de ses centres d’intérêts professionnels : le vieillissement. L’un des miens est la question du handicap dans la bande dessinée. J’ai déjà travaillé dessus, mais j’aimerai en faire quelque chose de plus poussé. Un jour, ça arrivera, je ne suis pas pressé, j’y vais étape par étape et je guette les opportunités lorsqu’elles se présentent. J’ai parlé de Peeters, plus tôt. Mon modèle, c’est lui. Un jour quand je serai grand, je serai Benoit Peeters. Il reste pas mal de travail encore pour y parvenir…

Retrouvez en lien, les cinq titres sélectionnés

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