MIR : VILLES DE L’IMAGINAIRE

mir-fevrier.jpgTous les mois, la librairie Critic propose les MIR (les Mercredis de l’Imaginaire). Pour février, elle s’associe au festival Travelling, dont elle décline en romans et en comics (avec la participation d’Armel), le sujet principal : La ville. Cette soirée placée sur le thème urbain fut riche et varié. Xavier et Simon, le duo dynamique des MIR, a su nous faire profiter de leurs compétences, mais il a permis aux lecteurs d’exprimer leurs points de vues. Quels romans avons-nous aimé, quelles villes ont été mises en valeurs ? C’est ainsi que Les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett, Les Salauds Gentilhommes de Scott Lynch, Rêve de Gloire de Roland C Wagner, La Tetralogie Rama d’Arthur C. Clarke, Les Cavernes d’Acier d’Isaac Asimov, Silo d’Hugh Howey ou Neverwhere de Neil Gaiman ont été chroniqués brillamment par les personnes présentes.

Cette soirée a été découpée en deux parties. La première montraient des villes qui existaient, mais qui sont imaginées par les auteurs, alors que la deuxième mettait en valeur les villes imaginaires. Certaines villes fictives se sont développées, au point d’avoir des rues, des lieux, des monuments dédiés dans notre réalité. La carte d’Ankh-Morpork en est un bon exemple.

Du côté des villes réelles, on évoque souvent les mêmes : Paris, Londres, New-York, mais c’est la façon de faire qui diffère.
Paris peut être vu comme une ville-lumière et bucolique (Ravages-René Barjavel), une cité de la belle-époque avec les créatures merveilleuses (Paris des Merveilles-Pierre Pevel), voire les villes périphériques et la cité-dortoir (Les Etoiles s’en Balancent-Laurent Whale).
Il existe la ville de Londres contée par Neil Gaiman (Neverwhere) et cette même ville rapportée par J.G Ballard (La Trilogie de Béton), voire George Orwell et son Londres Totalitaire dans 1984.
La ville de New-York est souvent décrite dans les comics : Elle peut être celle de Spider-Man, des Watchmen (Alan Moore-Dave Gibbons), de Frank Miller, mais elle ne sera jamais racontée de la même façon.

A côté de ces trois villes, d’autres auteurs ont choisi de parler de cités différentes. On évoquera Moscou dans Metro 2033 de Dmitri Glukhovski, Istanbul dans La Maison des Derviches, Calcutta dans Le Fleuve des Dieux de Ian McDonald, Le Cap dans Moxyland de Lauren Beukes, Zanzibar, dans le roman éponyme de John Brunner, Rennes dans Fox Boy de Laurent Lefeuvre ou Alger dans Rêve de Gloire de Roland C Wagner.

La partie réservée à la ville imaginaire était toute aussi variée. Certaines œuvres se cantonnent à une rue (The Goon d’Eric Powell ou un quartier (Daredevil, Fables) tandis que d’autres réinventent des cités. Deux œuvres de China Mieville montrent cette architecture. City and The City décrit deux villes qui sont bâties l’une sur l’autre, alors que Perdido Street Station est une ville tentaculaire dans un univers de fantasy.
Pour Frank Miller, la ville de Gotham sert d’accessoire pour ses personnages. Ils parcourent les toits, sautent d’immeubles en immeubles. A contrario, la ville de Ronin (même auteur), décrit une architecture croisée entre la logique et la mécanique.
Les divers auteurs qui oeuvrent sur Batman montrent la logique des quartiers, pourquoi les habitants restent à Gotham, mais aussi que cette ville existe avant et après Batman. Elle est importante.
Du côté des romans, on évoquera la cité d’Ankh-Morpork. Terry Pratchett la décrit par son odeur, la couleur de son fleuve et le fait qu’elle soit corrompue. Dans Les Salauds Gentilhommes, Scott Lynch montre l’importance des rivières, des bateaux, du réseau fluvial qui traverse la ville. Ca évoque Venise.

Cette soirée fut dense. Lecteurs et libraires prenaient la parole pour discuter de la ville qu’ils avaient aimé dans telle œuvre ou telle autre. On ne voit pas le temps passer, on aimerait que ça continue, bercé par les paroles et nourri par les petites plats de l’heure du jeu, hôte du lieu.

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JACK B. QUICK, ENFANT PRODIGE

JackB.Quick-Alan-Moore-Kevin-NolanDans une petite ville du Kansas, Queerwater Creek, tout se passait pour le mieux jusqu’à ce qu’un des enfants s’intéresse à la science. Jack B. Quick est un enfant prodige, mais toutes ses inventions, nées pour le bien de l’humanité, sont des catastrophes ambulantes.

Jack B. Quick a quelque chose d’intemporel. L’action est censée se passer dans les années 50, mais l’ambiance qui en ressort est drôle et proche à la fois. Il faut avouer que les personnages inventés par Alan Moore sont pittoresques. Entre les parents Quick, dépassés par les évènements, qui vont devenir alcooliques, des représentants de la ville qui collaborent avec le savant fou et des habitants qui sont blasés, Jack B Quick a un beau terrain d’expérience devant lui. C’est là tout le terrain de jeu du vicieux/génial Alan Moore. Mettre en parallèle l’enfance de Jack (il a 10 ans), sa connaissance du monde adulte et les théories « fumeuses » qu’il met en pratique. Pour exemple : Un chat retombe toujours sur ses pattes, une tartine tombe toujours du côté beurré, donc un chat beurré lévite. Evidemment, toutes les expériences tournent à la catastrophe et elles sont nombreuses : vies extraterrestres, théorie du chaos, le cycle des cigognes et des choux, le chat de Schrödinger… Pour ne citer que celles-ci. Scientifique, Jack B. Quick ? Oui, mais pas seulement. Toutes les pages sont truffées de références à la culture américaine. Si certaines sont traduites, voire adaptées au français, d’autres restent inchangées. En fin d’album une notice explicative permet de mieux comprendre toutes les théories et le folklore évoqués. C’est ce mélange de science, de vie innocente à la campagne, d’enfance et de culture qui prend un tour farfelu et grotesque. Voir Jack B. Quick prendre son fusil pour tuer les abeilles, parce qu’elles ont quelque chose à voir avec la puberté est drôle ! Le décalage existe dans les situations et les décors. Pas besoin d’être un scientifique pour apprécier les théories et inévitablement, elles nous font penser à notre enfance, quand on croyait que… (écrire ici nos théories sur la vie, les animaux, etc.)
Kevin Nowlan n’est pas en reste. Son trait se rapproche de l’école franco-belge et il est influencé par certains maîtres du réalisme comme Hugo Pratt ou vittorio Giardino. S’il est réaliste, le trait n’en est pas moins dur, accentuant les situations au grotesque, voire au grand-guignol. Le résultat donne une empathie au lecteur tout en gardant une certaine distance, mais ne serait-ce pas non plus une mise en garde des auteurs pour dire : Attention, ceci est une farce ?

Les éditions USA, gérées par Fershid Bharucha, avaient un catalogue varié sur les comics-books (La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, c’est eux). Jack B. Quick est un excellent exemple de ce choix éditorial. On doit saluer ici le travail de traduction de François Peneaud, qui a su trouver le juste milieu entre adaptation à la culture européenne et traduction littérale.

JACK B. QUICK, ENFANT PRODIGE
AUTEUR : ALAN MOORE
DESSINATEUR : KEVIN NOWLAN
EDITEUR : EDITIONS USA

WATCHMEN

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Dans un monde presque identique au nôtre, un suicide attire l’attention du seul justicier encore en activité, Rorschach. La victime est son ancien allié, le comédien. Au fur et à mesure de son enquête, Rorschach pense à une élimination d’anciens justiciers. Il prend contact avec ses anciens alliés pour les prévenir du possible danger. Mais une menace gronde au dessus de tous. La tension américano-soviétique est à son point de rupture.

25 ans. Un quart de siècle qu’Alan Moore et Dave Gibbons ont laissé entre nos mains de lecteurs ce pavé unique qu’est Watchmen. Unique, c’est le mot. A contrario de la plupart des comics-books de super-héros, Watchmen se déroule différemment. Son univers est clos, il n’y a ni avant, ni après. Toute l’histoire de cet univers (situation politique/personnages/histoire) repose dans quelques centaines de pages. Comme on peut le voir dans les bonus, Alan Moore prend une page pour détailler une case. Tout est détaillé, ciselé, pour que ce travail soit celui d’un orfèvre. Mais le scénariste ne s’arrête pas là. Ses héros ne sont pas si « super ». Sans les mettre sur le divan, il en fait des portraits psychologiques peu reluisants: du spectre soyeux qui veut que sa fille suive cette voie, au docteur Manhattan seul surhumain, en passant par Rorschach le paranoïaque, ceux qui défendent la justice sont tous « malades ».
Dave Gibbons rend l’univers d’Alan Moore plausible, voire proche de nous. Son trait graphique est réaliste. Mais là-aussi, au contraire d’un comic-book où les corps sont hypertrophiés, ici, le temps, la maladie, fait son œuvre. Le monde ainsi rendu semble normal et les justiciers, anormaux. Quant à John Higgins, ses couleurs accentuent de façon réelle, les tensions, les actions de ce Watchmen.

Cette édition est exceptionnelle. Elle reprend l’édition de Panini, dite « absolute ». La traduction est celle de Jean-Patrick Manchette, révisée par son fils, pour l’occasion. On trouvera une postface des auteurs, une préface de Doug Headline, le suivi du projet, le parallèle entre les personnages de Charlton Comics et les personnages définitifs, les couvertures françaises de l’édition Zenda.

Si pour ceux qui aiment et connaissent Watchmen, cette édition est indispensable, que dire à ceux qui ne connaissent , ni aiment les super-héros voire la bande dessinée ? Watchmen, ce n’est ni l’un, ni l’autre. Watchmen c’est de la littérature !

WATCHMEN
SCENARISTE : ALAN MOORE
DESSINATEUR : DAVE GIBBONS
COLORISTE : JOHN HIGGINS
TRADUCTION : JEAN-PATRICK MANCHETTE-DOUG HEADLINE
COLLECTION : DC ESSENTIELS
EDITIONS : URBAN COMICS